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dimanche 19 juillet 2020

Algérie

: tout s’écroule et le système ne s’arrange pas.
Par Yves Montenay

L’Algérie va très mal et utilise la vieille recette de taper sur la France et sur la position du français en Algérie.

L’Algérie va très mal : avec un pétrole à 40 dollars, la ruine approche, les militaires ont gardé le pouvoir et le virus n’arrange rien.

Alger by Lazhar Neftien(CC BY-ND 2.0)

La vieille recette est de taper sur la France et sur la position du français en Algérie. À mon avis ça n’arrangera rien, au contraire.

Parallèlement, le pouvoir algérien envoie de temps en temps un mot aimable à Paris, qui semble signifier  » Ne faites pas attention, ces critiques ne sont que des discours de politique intérieure ».
C’est ce qui se passe à nouveau en ce mois de juillet 2020.

Vu de France, il semble que le régime ait recours à ces vieilles ficelles pour détourner l’attention des Algériens des vrais problèmes.
Et sur ce point, il est à l’unisson des islamistes, qui veulent bloquer toute ouverture vers l’extérieur.

Le mouvement de protestation Hirak est donc vu avec sympathie en France, puisqu’il pose le vrai problème, celui du « système » algérien, en place depuis l’indépendance.

LA PRISE DU POUVOIR PAR LES MILITAIRES

D’abord une réflexion très générale : dans le monde entier, les guerres d’indépendance s’appuient certes sur un sentiment populaire, souvent d’ailleurs cultivé par un ennemi du pouvoir colonial, en général l’URSS puis la Russie, parfois la Chine, comme au Cambodge.

Mais l’objectif concret des révoltés est d’amener leur chef et son parti au pouvoir, que ce soit Ho Chi Minh et le parti communiste au Vietnam ou Boumediene et le Front de libération nationale (FLN) en Algérie.
Étant précisé pour l’Algérie que « l’armée des frontières » commandée par Houari Boumédiène, futur président, est restée à l’extérieur sans combattre, et n’est entrée qu’après le cessez-le-feu de 1962, justement pour prendre le pouvoir.
Donc guerres d’indépendance, oui, guerres de libération, non.

En Algérie, il y aura donc bientôt 60 ans que l’armée est au pouvoir, avec des variantes dont l’une, celle de Bouteflika, jeune adjoint de Boumédiène en 1962, vient de se terminer.

L’économie algérienne a été particulièrement massacrée pour plusieurs raisons.

L’ÉCONOMIE MASSACRÉE EN ALGÉRIE : LE DÉPART D’UNE GRANDE PARTIE DES PERSONNES QUALIFIÉES

Il y a d’abord eu le départ des Pieds-noirs, y compris les quelques dizaines de milliers qui ont essayé de rester après l’indépendance.

Je me souviens de ce patron d’une entreprise de construction dont le personnel était en majorité musulman, et qui a essayé de rester plusieurs années pour finalement regagner la France à la suite de brimades répétées, emmenant avec lui son personnel.

Les cadres qualifiés musulmans des entreprises françaises sont souvent également partis, notamment parce que le clientélisme et la corruption les empêchaient de travailler normalement.

Et l’exode continue, du fait de manque de liberté politique, de pressions sociales et religieuses et des obstacles à la promotion par la compétence.
On a même vu des cadres algériens rentrés au pays en repartir.

L’IDÉOLOGIE SOCIALISTE DE L’ÉPOQUE

L’alliance avec l’URSS combinée avec les proclamations nationalistes ont fait de l’Algérie un pays officiellement socialiste.

Elle a certes dû renoncer à cet adjectif pour recevoir l’argent du FMI au milieu de la guerre civile des années 1990, mais les mauvaises habitudes bureaucratiques étaient prises et durent encore.

Ce socialisme national avait également l’avantage de légitimer les militaires et de leur donner un outil de contrôle de la société.

Cela a mené à la création de sociétés nationales qui ont presque toutes été des échecs coûteux.

Même la Sonatrach, qui a remplacé les entreprises pétrolières françaises et qui disposait d’une énorme marge financière, est un échec relatif, pour les mêmes raisons que les autres compagnies pétrolières nationales, vénézuélienne ou mexicaine par exemple.

La rente pétrolière y a servi de caisse noire aux dirigeants, les cadres ne sont pas toujours nommés sur des critères de compétence et le résultat final est une baisse de la production faute d’investissements et la sous-traitance ou la coopération généralisée avec des entreprises étrangères, c’est-à-dire justement ce que l’on voulait officiellement éviter.

Tout cela a bien entendu généralisé une corruption par pompage des recettes publiques, qui a eu comme conséquence de bloquer le développement du pays, puisque chaque tentative de production nationale était interdite pour ne pas léser les intérêts de la personnalité ayant la main sur les importations, importations payées avec le pétrole, après un petit détour vers un paradis fiscal.

Un autre exemple de cette corruption bloquant le développement a été à mon avis la fameuse loi des 51 % de capital algérien imposés aux investisseurs étrangers, ce qui en a découragé la plupart et obligé les autres à des arrangements coûteux.

Or les pays qui se sont développés, tant au nord qu’au sud, l’ont fait en encourageant les investisseurs étrangers qui apportent de l’argent et du personnel qualifié.

Pour mes lecteurs français, je rappelle que le peuple algérien est très conscient du manque de démocratie et d’une corruption freinant de développement.

Il s’est révolté plusieurs fois, et, depuis le 22 février 2019, ont eu lieu chaque vendredi d’énormes manifestations, le hirak (traduction littérale, le mouvement), qui ont abouti dans un premier temps à la renonciation du président Bouteflika à se représenter pour un cinquième mandat en dépit de sa santé plus que catastrophique.

Mais l’armée est alors réapparue en pilotage direct, puis en faisant ouvertement élire comme président un relatif inconnu, au profil de haut fonctionnaire non islamiste, Abdelmajid Tebboune.

Le hirak a continué jusqu’à sa suspension par le confinement, et son éventuelle reprise est en débat.

Le nouveau pouvoir alterne bonnes paroles et répression.
Mais comme sa nature n’a pas changé, les Algériens craignent le retour des mêmes défauts.
Et de toute façon demeure l’énorme handicap de la mauvaise qualification des Algériens.

UN PEUPLE SOUS QUALIFIÉ

Les Français d’origine algérienne, ainsi que les Algériens résidant en France, sont présents à tous les niveaux de la société française, comme en témoignent les noms de famille arabes que l’on trouve dans toutes les professions.
Il y a deux raisons à cela : d’abord l’arrivée des meilleurs cerveaux algériens, médecins notamment, et ensuite le système scolaire français, extrêmement imparfait certes, mais néanmoins nettement en meilleur état que l’algérien si on croit la presse de ce pays et de nombreux témoignages.

Une des raisons du retard du système scolaire algérien est son arabisation brutale dans les années 1970, et donc l’importation de nombreux enseignants égyptiens, pas forcément choisis parmi les meilleurs, très souvent traditionalistes religieusement et formant par l’apprentissage par cœur, contrairement à l’analyse critique qui est en principe la base du système français.

Rajoutons que dans ces années 1970, cet enseignement en arabe était en langue étrangère pour les jeunes Algériens car l’arabe officiel n’était la langue maternelle de personne, la population parlant une sorte de créole partiellement francisé, la darija, ou une langue berbère ou encore le français.

LE REMÈDE À TOUT CELA : TAPONS SUR LA FRANCE ET LE FRANÇAIS !

Bref, la situation algérienne est toujours mauvaise.
Et l’explication officielle n’a pas changé : « c’est la faute de la France » !

Les grands dirigeants français, Napoléon III ou de Gaulle, dès 1943 pour ce dernier, ont été beaucoup plus lucides que les Pieds-noirs, constatant que l’avenir de l’Algérie ne pouvait se concevoir en écartant 80 à 90 % de la population.

Les réformes du premier n’ont pas survécu à son départ en 1871, et ont au contraire permis aux Pieds-noirs qui y étaient opposés de se proclamer les « vrais républicains » et d’inventer « l’Algérie française » qui étendait à l’Algérie toutes les lois françaises, sauf le droit de vote pour les musulmans.

Mais les militaires algériens ont nourri la demi-vérité d’une « colonisation épouvantable », et qu’ils auraient éliminée par la force, ce qui n’est plus du tout la vérité, l’indépendance résultant d’un plébiscite organisé par De Gaulle.
 Les programmes scolaires algériens et l’information officielle font sans cesse allusion à cette « victoire » de l’armée qui légitimerait son pouvoir sur le pays.

Pour nourrir cette légitimité, et éviter qu’elle ne soit entamée par des échecs gouvernementaux répétés, il faut noircir la France et dénoncer ses pressions pour sauver « ses intérêts ».
Intérêts qui n’existent plus depuis 50 ans et qui ont été remplacés notamment par des intérêts chinois.

En pratique seules subsistent des coopérations culturelle et antiterroriste demandées par les deux parties.

REMOUS DIPLOMATIQUES ENTRE LA FRANCE ET L’ALGÉRIE

Dernier incident un peu hypocrite : en mai 2020, l’Algérie a décidé de rappeler  immédiatement son ambassadeur à Paris « suite au caractère récurrent de programmes diffusés par des chaînes de télévision publiques françaises attaquant le peuple algérien et ses institutions, dont l’Armée nationale populaire, la digne héritière de l’Armée de libération nationale » d’après un communiqué du ministère des Affaires étrangères algérien.

Pourtant, les Algériens savent parfaitement que les médias français sont indépendants de l’État, ce qui n’est pas le cas chez eux… où je pense qu’on trouverait facilement de nombreuses émissions pas très aimables pour la France !

Parallèlement, l’ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt partira à la retraite le 2 août 2020, ayant atteint la limite d’âge.
Ce départ prévu de longue date tombe donc à un moment délicat, et on s’interrogeait encore ce 5 juin sur le nom de son successeur.
Le candidat idéal, François Gouyette, ambassadeur en Arabie, fin connaisseur du Moyen-Orient et arabophone, a comme handicap d’atteindre lui aussi la limite d’âge en 2021.

Certes, il y a régulièrement des réchauffements entre les présidents français et algériens.
C’est une fois de plus le cas en cette mi-juillet 2020.

Mais jusqu’à présent, le poids de la politique intérieure algérienne la fait retomber dans ses errements habituels, puisque sa cause structurelle demeure, à savoir la légitimation de la direction du pays par l’armée.

HARO SUR LA LANGUE FRANÇAISE !

Et puisqu’il faut taper sur la France, tapons aussi sur le français puisque les francophones ont accès à des informations pas toujours agréables pour le régime.
Et que le français est un obstacle pour les islamistes, qui pèsent sur tous les gouvernements algériens.

Ainsi, le ministre algérien de l’Enseignement supérieur vient de demander aux étudiants de rédiger leurs thèses et mémoires en langue anglaise dès la rentrée prochaine ! 
Heureusement, il ne suffit pas de le décréter pour que cela se concrétise…

Mieux encore : le parti islamiste MSP demande que la future constitution algérienne prévoie « la criminalisation de l’utilisation de la langue française dans les institutions et documents officiels ».

Le journal algérien La liberté du 12 juillet 2020 rappelle que « trois éléments sont la cible permanente des fanatiques religieux : les femmes, les arts, et les langues étrangères ».

Le dirigeant du MSP, Abderrazak Makri persiste et signe en attaquant « Les enfants de la France » (comprendre les traîtres) qui se consacrent à la défense de la langue française et des intérêts français et ont une attitude servile à l’égard de la France ».

POURTANT LE FRANÇAIS EST UNE LANGUE ALGÉRIENNE

Pendant la colonisation, une partie de la population algérienne a adopté le français, et après l’indépendance, la grande coopération demandée par l’Algérie a envoyé dans ce pays des dizaines de milliers de jeunes Français qui ont permis de lancer la scolarisation des Algériens à grande échelle.

Cette période scolaire en français a fourni des cadres à l’Algérie pendant 50 ans.
Ces derniers ont transmis l’usage du français comme langue de travail. Usage encore renforcé par les familles à cheval sur les pays francophones et l’Algérie, par les nombreux Algériens ayant effectué leurs études supérieures dans ces mêmes pays francophones, ou par le cas particulier des Kabyles qui ont le français comme deuxième langue comme peut le constater tout voyageur.

Finalement le français est une langue de l’Algérie et non une langue étrangère, contrairement à ce que le pouvoir ou des religieux ne cessent de répéter.

Citons parmi mille autres cette tribune de Khaoula Taleb Ibrahimi, Professeur en science du langage à l’Université d’Alger 2, parue dans La liberté le 1er juin 2020 :

« Nous avons besoin d’une politique des langues dans tous les paliers de notre système éducatif, de l’école primaire à l’université, hardie, raisonnée et rationnelle…

Et cela doit se faire sans chauvinisme, sans dogmatisme, sans populisme ni démagogie et sans donner à une langue une position hégémonique au détriment d’une autre…

Malgré le profond mouvement populaire en faveur de la démocratie, le pouvoir continue ses pratiques autoritaires sur le mode de l’injonction et du mépris des réalités objectives du pays ».

Pour ceux qui ne connaissent pas l’Algérie, je précise que ces réalités objectives sont l’usage de la darija, des langues berbères et du français.

Ajoutons que la connaissance du français par une grande partie des Algériens permettrait une installation simple et rapide d’entreprises françaises, belges, suisses, canadiennes, comme au Maroc.

Ce pays en a largement bénéficié, et en a tiré un double bénéfice puisque les entreprises marocaines se développent maintenant en Afrique subsaharienne francophone.

L’ANGLAIS EN ALGÉRIE ?

Le premier changement de langue, l’arabisation, a été une catastrophe.

Le passage à l’anglais en serait une autre, en partie pour les mêmes raisons : une langue non maternelle et encore plus ignorée par la population, pas de corps enseignant et pas de débouchés, sauf pour certains métiers restreints comme la recherche scientifique de haut niveau.

Mais ce dernier point ne concerne que quelques centaines ou quelques milliers de spécialistes qui feront comme dans tous les autres pays : apprendre l’anglais. Il n’est pas nécessaire de bouleverser l’Algérie pour cela !

Et puis n’oubliez pas que de l’aveu même de The Economist, journal de l’élite anglophone mondiale, des cadres internationaux parlant le français ou l’espagnol en plus de l’anglais éliminent les purs anglophones ou les anglo-arabophones, sauf dans quelques pays du Moyen-Orient.

Rappelons que les chercheurs français, comme ceux des autres pays, travaillent en français et publient en anglais, langue qu’ils ont apprise comme les autres matières de leur formation.
Et puis, comment exiger de passer un doctorat en anglais quand tout ce qui précède est ou devrait être en arabe ?

Je maîtrise le français, l’anglais et l’allemand, et mon expérience de cadre dirigeant dans 12 pays a illustré deux évidences : on travaille beaucoup mieux dans sa langue maternelle ou de formation et la traduction est un exercice excellent pour préciser les idées.

J’ajoute que beaucoup de textes conçus en anglais sont moins précis que leur équivalent en français, d’une part parce qu’il y a davantage de polysémie en anglais qu’en français et d’autre part parce qu’ils n’ont pas subi l’épreuve de la traduction.

C’est pour cette raison que la cour de justice de l’Union européenne à Luxembourg est un temple de la traduction, avec le français comme langue des débats internes, malgré les pressions anglo-saxonnes.

Et puis, même si l’anglais était un remède, il faudra combien de décennies pour l’implanter à la base, alors que le français est là !

Sans même parler du gâchis humain que serait la mise à l’écart de l’élite francophone…

REFUSER LE MODÈLE MOYEN-ORIENTAL

Je connais le Moyen-Orient, arabe, turc et perse. Cela m’a convaincu de la nécessaire ouverture linguistique et culturelle des sociétés musulmanes pour éviter les dérives catastrophiques et souvent sanglantes de cette région.

Or on n’étudie pas les mêmes textes en français et en arabe.

Les rapports du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) des années 2000 nous rappellent que les principales œuvres mondiales ne sont pas traduites en arabe, et l’examen des lieux de lecture arabophone montre la prépondérance des ouvrages religieux.

Une grande langue étrangère largement connue par le peuple algérien est donc nécessaire pour échapper aux dictatures extrémistes.

Cela pourrait être l’anglais, l’espagnol ou le français, mais, comme dit, pourquoi torturer encore plus la société algérienne alors que le français y est déjà assez largement connu.

Par ailleurs, l’anglais est souvent utilisé comme une simple langue de communication et non comme l’ouverture à une culture, du moins au Moyen-Orient.

Je vais être franc et direct : si une partie des Algériens et leurs amis français ou occidentaux sont attachés au maintien du français en Algérie, une des raisons est qu’il permet de sortir de l’univers moyen-oriental et du conservatisme politique, voire du fanatisme religieux qui y règne.
Beaucoup d’Africains du nord se sentent plus proches de l’autre rive de la Méditerranée que de la Syrie ou de l’Irak.
Les chercheurs arabes travaillant en Occident ont une vue catastrophique du Moyen-Orient. 1.

Il ne s’agit pas seulement de langue ou de religion, mais de développement économique et humain.
 Il faut que dès l’enfance, les Algériens aient d’une autre source d’information que les télévisions wahhabites.

Sur le web :
Voir par exemple Le monde arabe a-t-il un avenir ? d’Abdelatif Laroui.


samedi 8 juin 2019

Algérie

« L’heure est venue de réconcilier tous les enfants de l’Algérie »
Par Karim Amellal – 04/06/2019

Pour l’écrivain Karim Amellal, le tournant que vit le pays est l’occasion de définir un nouveau projet de société « respectueux de toutes les cultures, de toutes les mémoires et de toutes les religions ».

Des étudiants manifestent à Alger, le 7 mai. RYAD KRAMDI / AFP

En Algérie, depuis le 22 février, la mobilisation populaire ne faiblit pas.
Les millions de citoyens qui ont défilé pacifiquement dans les rues ne réclament pas seulement le changement du régime et une véritable transition, ils veulent aussi que leur avenir commun se transforme.

Manifestation à Alger, le 17 mai 2019, contre le pouvoir en place. Ramzi Boudina / REUTERS

Dans cette période de rupture, inédite depuis l’indépendance, beaucoup s’interrogent sur les valeurs qui pourront, demain, constituer le socle d’un nouveau pacte national.

 
Lors d’une manifestation à Alger, le 31 mai 2019. RYAD KRAMDI / AFP

Les réponses sont aussi multiples que les aspirations, souvent contradictoires, qui traversent le pays. Si l’on discute laïcité et droits des femmes à Alger ou à Oran, il n’en va pas de même dans le pays profond.

Le 21 mai à Alger./ AFP / - - / AFP

A l’Algérie conservatrice et religieuse du centre du pays ou des faubourgs des grandes villes répond, pour l’écrire vite, un libéralisme affirmé des élites du littoral et d’une petite partie de la jeunesse éduquée.
Les deux convergent aujourd’hui dans les rues à travers un mot d’ordre politique – le changement de régime – qui prime pour l’instant sur la définition d’un nouveau projet de société, mais pour combien de temps ?

Des manifestants algériens, à Alger, le 31 mai 2019. Fateh Guidoum / AP

Depuis le début, avec des fortunes diverses, les divers courants qui traversent la société algérienne et structurent les opinions se révèlent.

Des étudiants brandissent une pancarte dénonçant la mort du militant Kamel Eddine Fekhar, à Alger, le 28 mai 2019. RYAD KRAMDI / AFP

Les islamistes, dont les efforts pour prendre la main sur le mouvement ont jusque-là été vains, ne réclament plus, comme dans les années 1990, l’instauration d’un Etat islamique.

Ils veulent s’asseoir à la table de la transition démocratique, comme en Tunisie, pour faire prévaloir en temps utile leurs options religieuses sur les grands sujets de société. Les « laïcs » ou les « démocrates », comme on les nomme souvent, tentent d’imposer leurs voix à un moment où celles-ci, après de longues années d’hiver, résonnent dans les rues.

Vidéo
Algérie : pourquoi la « décennie noire » de guerre civile est encore taboue

Dans le tumulte du hirak se mêlent ainsi des projets de société profondément différents qui posent tous la question de ce qui « fait » la nation algérienne. Autrement dit, de son identité, conçue ici non dans un sens immuable, dangereux, mais au contraire dynamique, à la fois par rapport à ce qui la constitue et ce qui l’environne.

Or l’identité de l’Algérie est fondamentalement plurielle.

Berbère, arabe, africaine, méditerranéenne

Le récit national algérien a le plus souvent été conçu, au cours des dernières décennies, sur un mode restrictif, voire exclusif.

Construit dans la douleur, par la déchirure nécessaire avec le corps du colonisateur, il s’est rapidement articulé, en les essentialisant souvent, autour de l’arabité et de la religion.

Le paradigme identitaire qui s’est hélas répandu dans les manuels scolaires en biberonnant des générations d’Algériens fut celui d’une Algérie arabe et musulmane, arabe parce que musulmane, musulmane parce qu’arabe.

Il faut comprendre, au sortir de la guerre d’indépendance, la genèse de cette histoire et la nécessité, après les affres de la colonisation, d’inventer une identité nationale solide, a fortiori dans un contexte puissamment influencé par le nationalisme arabe.
De même, l’arabité et l’islam sont des constituants majeurs, à bien des égards structurants, de l’imaginaire algérien, du précipité culturel national.

Mais il n’y a pas que cela.

L’Algérie est berbère, arabe, africaine, méditerranéenne.

L’Algérie est la terre nourricière de musulmans qui forment une majorité, mais aussi d’athées, de juifs, de chrétiens, dont certains, il ne faut pas l’oublier, ont versé leur sang pour la faire vivre ou pour la libérer.

J’aime penser que l’Algérie est la mère de tous ceux-là, par-delà les turpitudes de l’histoire.

Par-delà les constructions rigides, politiques, idéologiques, qui ont été façonnées après la guerre.

Par-delà aussi les influences religieuses, dogmatiques, qui viennent du Golfe et ont largement contribué, ces dernières années, à la bigoterie ambiante.

Refonder le récit national algérien implique aussi, me semble-t-il, d’y inclure tous ceux qui, de gré ou de force, ont quitté l’Algérie mais, par-delà leurs enracinements particuliers, leur attachement à leur pays d’adoption, conservent un lien indéfectible, d’imaginaire et de sens, avec le pays d’origine.

Tout ce qui, par-delà les mers, nous unit à travers une mémoire commune et un destin partagé.

Les « Franco-Algériens » participent de cette histoire.

Mais qui sont-ils ?
S’agit-il des seuls binationaux, c’est-à-dire ceux qui possèdent, strictement, la double nationalité française et algérienne ?

J’aime à penser que tous ceux qui aiment l’Algérie pourraient se reconnaître dans une définition bien plus large qui dépasse le seul droit ou le seul sang.

Les « immigrés », leurs enfants ou petits-enfants, mais aussi les enfants de couples mixtes, les pieds-noirs, pourquoi pas aussi ceux qu’on appelait les « coopérants », dont beaucoup ont passé de nombreuses années en Algérie et en gardent un souvenir impérissable, sont les héritiers et les acteurs de cette histoire partagée.

La « diaspora algérienne » est dans une large mesure française autant qu’algérienne.

Elle est constituée de toutes celles et tous ceux qui entretiennent, par-delà les sinuosités de leurs vies, un lien affectif, vivant, positif avec l’Algérie, même en n’y vivant pas, ou plus.
Hélas, elle a souvent été reléguée à l’extérieur, comptée pour quantité négligeable, parfois méprisée.

Un pays démocratique, ouvert et accueillant

Sans préjuger du destin que, un jour prochain, les Algériens se donneront, je crois que l’heure est venue de parvenir à réconcilier tous les enfants de l’Algérie, tous ceux qui partagent cette culture ancienne, composite, non réductible à une religion ou à une composante ethnique – quelle absurdité !

Cela doit se faire en affrontant l’histoire, en n’oubliant rien de la colonisation et de ses odieux crimes, bien sûr, mais en ne s’enfermant pas dans le passé et encore moins dans une vision mythifiée de celui-ci.

Nous assistons d’ailleurs à un tournant dans le pays : ceux qui tiennent les rues aujourd’hui sont jeunes pour l’essentiel, tournés vers l’avenir.
Ils ne se reconnaissent pas dans la génération des Bouteflika, Bensalah ou Gaïd Salah, qui appartiennent au passé.

Je crois que ces millions d’Algériens qui conduisent avec courage et fierté cette révolution pacifique rêvent d’un pays qui soit non seulement démocratique, mais aussi libre, ouvert, accueillant, respectueux de toutes les cultures, de toutes les mémoires, de toutes les religions mais aussi de ceux qui n’en ont pas, un pays qui ne soit pas arc-bouté sur son passé, aussi glorieux fut-il, mais qui entre de plain-pied dans le monde tel qu’il est.

- Karim Amellal est écrivain, enseignant à Sciences Po et directeur de Civic Fab. Dernier livre paru : Dernières heures avant l’aurore (L’Aube, 2019).
………………………..

En Algérie, il est plus difficile de ne pas jeûner que de faire le ramadan.
Par Ali Ezhar  - 26/05/2019.

Ils sont jeunes et refusent de se plier au mois de carême, dont ils pensent qu’il est plus dicté par l’habitude que par des motivations religieuses.

Le front de mer à Alger, où les habitants préparent le repas de rupture du jeûne de ramadan. RYAD KRAMDI / AFP

D’abord, Anis avait donné rendez-vous au siège d’un parti politique sur les hauteurs d’Alger.
Là-bas, à l’heure du déjeuner, sympathisants et militants ont l’habitude de se retrouver dans une pièce aux fenêtres opaques pour partager gueuleton et cigarettes.
Même en cette période de ramadan.

Abdel sert ses clients en pâtisseries orientales au Havre (Seine-Maritime), le 18 mai 2018. CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Finalement, ce parti progressiste a refusé d’accueillir le groupe d’amis le temps d’une interview : les responsables auraient été prévenus trop tard.

Après avoir marché quelques kilomètres vers le centre-ville sous un soleil hostile, la bande de copains se pose dans un recoin du parc de la Liberté, à l’abri des regards et des oreilles, pour évoquer les raisons qui les ont poussés à ne plus suivre le rituel du ramadan pourtant sacré chez les musulmans.

« J’aurais aimé vous inviter à boire un café pour échanger sur le sujet », se confond en excuses le jeune homme de 20 ans. Mais, en ce mois de carême, restaurants et bars de la capitale sont fermés toute la journée.

« Hors la foi »

Perfecto sur les épaules, pendentif en forme de marteau de Thor autour du cou, cet étudiant en informatique, qui se dit athée, ne jeûne pas.

« Même mes parents ne savent pas pourquoi ils font ramadan : ils jeûnent par habitude.
Ah, si, ma mère le fait pour maigrir. » Rire général.

Ce fan du groupe de metal néerlandais Carach Angren vit dans une cité HLM de Dely Brahim, dans la banlieue ouest d’Alger, où désormais le voisinage sait qu’il est « hors la foi ».
« Au début, j’ai eu des problèmes, j’ai dû mentir, prétexter que j’étais malade. J’aurais tellement préféré leur dire :
“Je vous emmerde, et je fais ce que je veux” », lance-t-il.

Anis ne supporte plus le poids des traditions et la pression sociale qui étouffent une partie des Algériens.

« J’ai découvert que la majorité des jeunes de mon quartier ne faisait pas ramadan.
Mais ils ne le montrent pas », assure-t-il.
Dans son monde, les non-jeûneurs se cachent pour manger : voiture, toilettes, hall d’immeuble…
Jamais dans la rue en public.
« Cela vaut mieux ainsi, parce que c’est dangereux », souffle-t-il en rappelant que le 11 mai des étudiants ont été violemment agressés dans l’enceinte du campus de Bouzareah, au nord-ouest d’Alger, après avoir été surpris en train de casser la croûte.

« Moi aussi j’en suis venu plusieurs fois aux mains », raconte posément Nazim, 22 ans, étudiant en informatique qui habite dans une cité de Bordj Al-Kiffan, à l’est de la capitale.
« Mais moi, je ne me cache pas, assure le garçon aux cheveux longs, dégaine de geek.
Je sens la frustration des autres jeunes, leur manque de liberté.
 Ils sont musulmans par héritage sans avoir la possibilité d’interroger les bases de leurs convictions. »

 « C’est de l’hypocrisie », enchaîne Mehdi, la gorge sèche.
Le trentenaire rêve de siffler sa bouteille d’eau d’une traite.
Ouvrier en bâtiment sans travail depuis plusieurs jours, il est anarchiste jusqu’au bout des poils de sa barbe taillée façon hipster.
« Je suis pour la liberté », affirme-t-il sobrement.

Alors, jeûner ou pas est un problème qui, à ses yeux, ne devrait même pas se poser, estime-t-il en regrettant que « la spiritualité soit devenue une pratique mécanique ».
« Ainsi, si je ne jeûne pas, on dit que je suis une mauvaise personne.
Que je combats l’islam.
Si on me voit boire, les gens vont avoir peur de moi, penser que je suis différent, que c’est une provocation, que je vais ruiner la société.
C’est un problème psychologique », s’emporte-t-il.

Pour ce groupe de copains, le ramadan n’a donc rien de « sacré ».
« On voit des gens se soûler, fumer du shit, trafiquer, mais ils osent dire :
“Pas touche au ramadan, c’est sacré” », ironise Mehdi.
« Tu as raison, en réalité, il y a plus de choses à raconter sur les jeûneurs que sur les non-jeûneurs.

Ils voudraient être libres comme nous, mais ils subissent », observe Anis qui tient tendrement la main de Zora.
« Je ne jeûne plus car je n’y crois plus, c’est aussi simple que cela », raconte la jeune commerciale de 26 ans qui a « quitté » l’islam depuis un moment déjà, même si son visage poupin reste enveloppé d’un voile noir.
« Je le porte depuis longtemps et ne peux pas l’enlever, les gens ne comprendraient pas, explique-t-elle d’une douce voix. ²
C’est ça, la pression sociale. »

Zora s’est éloignée de la religion quand elle s’est aperçue qu’elle n’obtenait pas de réponses à certaines de ses interrogations sur l’évolution et les origines de l’homme.

« J’ai eu les mêmes doutes, mais on m’a interdit de poser des questions sur ces sujets scientifiques », renchérit Aymen.
Timide, dans son jogging blanc, le garçon fait son premier « non jeûne » et mesure là qu’il est « plus difficile de ne pas faire ramadan que de le faire…

Mais, pour moi, c’est une victoire », ajoute-t-il du haut de ses 24 ans.
« Je me sens enfin libre. »

Plus jeune, l’étudiant en journalisme issu d’une famille conservatrice était très croyant.
Jusqu’à lire le Coran des heures durant.
Alors, aujourd’hui, pour ne « pas faire de peine » à ses parents, il leur cache qu’il ne fait pas ramadan.
Comme Zora et Mehdi. « Je ne veux pas leur faire du mal », renchérit la jeune fille.
« Mon père est imam, si je lui dis, il sera triste, je ne veux pas le perdre, je l’aime », se désole Mehdi.

« Arme idéologique »

A l’heure des grandes manifestations pour exiger le départ du « pouvoir » en place et une nouvelle République, ces jeunes-là espèrent que l’Algérie optera pour la laïcité et que l’islam ne sera plus la religion d’Etat.
« On sent une intolérance envers nous. On n’est pas obligés de croire de la même manière, chacun a son mode de vie », ajoute Zora.

Si la Constitution algérienne garantit la liberté de culte, de conscience et d’opinion et n’a pas prévu d’envoyer les citoyens en prison pour celui qui ne « respecte » pas le jeûne, pourtant, un article du Code pénal – le 144 bis 2 – est utilisé « comme arme idéologique », selon des avocats, car il prévoit des peines d’emprisonnement pour « quiconque offense le Prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen ».

« Voilà pourquoi il faut se cacher, on peut utiliser cet article contre les non jeûneurs », assure Anis.

Rachid Fodil, 29 ans, connaît bien cette loi qui punit le blasphème : il a passé une année en prison, en 2017, pour avoir consacré une page Facebook à « l’islam avec le dialecte algérien ».

« Je traduisais le Coran avec l’accent algérien et ça n’a pas plu, raconte-t-il en mâchouillant son chewing-gum.
En première instance, j’avais été condamné à cinq ans de prison, en appel ma peine a été réduite. »
A l’ombre, il s’est tenu à carreau ; pour faire bonne impression et pour être tranquille, il a dû faire la prière devant les matons, histoire de leur montrer – et de prouver – qu’il n’avait rien d’un hérétique.

Il a passé son bac en cellule et étudie aujourd’hui à l’université de Bouzareah pour devenir archiviste.
La prison ne l’a pas changé, bien au contraire.
« Après ce que j’ai vécu, je devrais jeûner ? Ça n’a pas de sens, je suis athée », argue le trentenaire.

C’est l’heure de se quitter.
Certains iront faire des courses dans les boulangeries et les épiceries qui restent ouvertes.
L’un d’eux s’apprête à commander une pâtisserie : le commerçant, qui semble avoir compris, lui lance dans un sourire : « A consommer tout de suite ? »

Ali Ezhar (Alger, correspondance)









lundi 11 mars 2019

Algérie:

«Colonne vertébrale» de la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, qui compose le clan du chef de l'Etat?

Pour Antoine Basbous, politologue et spécialiste du monde arabe et fondateur de l’observatoire des pays arabes (OPA), l’entourage du président algérien Abdelaziz Bouteflika ne doit sa survie qu’à son unité

Propos recueillis par Helene Sergent - 10/03/2019.

Abdelaziz Bouteflika, actuel président algérien, bénéficie depuis des décennies du soutien de ses proches et d'amis fidèles. — RYAD KRAMDI / AFP

Abdelaziz Bouteflika, président de l’Algérie depuis 1999, a été rarement vu en public depuis un AVC dont il a été victime en 2013.

Des manifestations se succèdent depuis le 22 février pour exiger le retrait de la candidature de Bouteflika qui entend briguer un cinquième mandat.

Une avocate suisse agissant pour le compte d’une citoyenne algérienne non identifiée a déposé le 8 mars dernier une requête devant un tribunal helvète demandant le placement sous curatelle de Bouteflika en raison de son état de santé et les risques de « manipulation de son entourage ».

L’Algérie va-t-elle entrer dans sa troisième semaine de contestation ?

A l’approche du scrutin présidentiel, prévu le 18 avril prochain, l’avenir de l’actuel président Abdelaziz Bouteflika a continué tout au long du week-end d’alimenter la chronique politique du pays.

Rapatrié dans un avion de Genève après des « contrôles médicaux », le chef d’Etat âgé de 82 ans et affaibli depuis 2013 par les séquelles d’un AVC est arrivé ce dimanche soir en Algérie.

Qui se charge depuis de l’intendance à la tête du pays et qui compose ce cercle restreint qui entoure Abdelaziz Bouteflika ?
Antoine Basbous, politologue spécialiste du monde arabe et fondateur de l’observatoire des pays arabes (OPA) décortique les strates de ce camp familial, militaire et économique qui fait bloc derrière le président.

Les observateurs évoquent régulièrement le « clan Bouteflika ». Existe-t-il vraiment et qui le compose ?

C’est une réalité depuis vingt ans. Lorsque le président est arrivé au pouvoir, il y a installé sa famille et ses fidèles.

La principale personne qui l’a accompagné au Palais présidentiel est son frère Saïd.
Avec le titre de « conseiller spécial », il est considéré comme le « vice-roi » d’Algérie.
C’est l’ombre de son frère, l’homme de toutes les besognes, qui parle pour le président.
Au fur et à mesure que Bouteflika s’éteignait, Said portait sa parole auprès des institutions, du gouvernement ou des armées.
C’est lui qui interprète la pensée d’Abdelaziz Bouteflika depuis qu’il ne peut plus parler et qui transmet cette pensée aux appareils d’État.

Nacer, l’autre frère du président, est l’inamovible secrétaire général du ministère de la Formation professionnelle. Il ressemble à Abdelaziz Bouteflika, a le goût du contact, connaît bien l’administration mais très peu l’armée.

Depuis quelques mois, c’est lui qui est exposé.
Il participe à des réunions stratégiques, représente la famille lors d’événements importants.
Pour toutes ces raisons, certains estiment qu’il peut être présenté comme l’héritier de l’actuel chef d’Etat.

Bouteflika a toujours fonctionné avec la cellule familiale au point d’installer sa mère et sa sœur au Palais à qui il a confié la gestion des cuisines à son arrivée, parce qu’il redoutait l’empoisonnement.

Abdelaziz Bouteflika peut-il s’appuyer sur un réseau de militaires ou de généraux ?

Oui. On trouve en première place le général Gaïd Salah, chef d’État-major des armées et vice-ministre de la Défense (le ministre étant Abdelaziz Bouteflika lui-même).
 Il a été nommé à ce poste en 2004 et a reculé son âge officiel - il a 84 ans - pour pouvoir se maintenir à ses fonctions.
Bouteflika a fait en sorte de ne pas nommer de jeune général ou de général très ambitieux parce que à ce poste, il avait besoin d’un soutien inconditionnel, d’un militaire qui lui doit.

Dans le premier cercle, on trouve aussi le général Bachir Tartag.
C’est l’ancien adjoint du général Taoufic chargé du renseignement algérien qu’il avait écarté.
En 2015, Bouteflika a décidé de limoger Taoufic et de segmenter les services secrets pour les affaiblir et de les répartir sous plusieurs entités.

La plus visible, le département de surveillance et de sécurité (DSS) a été confiée à Bachir Tartag.

Le général Abdelghani Hamel, à la tête d’une puissante force de police depuis 2010 est également un proche du clan du président qui fondait beaucoup d’espoirs en lui.
Mais il a été mêlé à une affaire d’importation de cocaïne par l’entremise de son chauffeur et de son fils et limogé en juin 2018.

Et au sein des sphères économiques ?

Le camp Bouteflika compte trois personnes majeures qui évoluent dans les milieux économiques.

Ali Haddad, le patron du puissant Forum des chefs d’entreprise en Algérie est très proche de Saïd Bouteflika. Il a raflé de très importants contrats - dans les BTP notamment - et a aujourd’hui la capacité de faire et de défaire les carrières de ministres et de premiers ministres. Jusqu’ici, ce fut un homme extrêmement puissant.

L’ancien ministre de l’Energie, Chakib Khelil, est lui aussi très proche des Bouteflika.
Inquiété par la Justice en 2013, il a été réhabilité au sein de la politique intérieure algérienne avant d’être de nouveau cité par la justice italienne, en décembre dernier, dans une affaire de pots-de-vin.

La dernière personne qui compte dans le milieu est l’actuel patron de la Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour.
Condamné et emprisonné en 2007 et soupçonné d’espionnage, il a été nommé à la tête de cette entreprise publique, véritable poids lourd de l’industrie pétrolière en Afrique, en mars 2017.

Ces différents cercles ont-ils une influence réelle ou supposée ?

- Qui a été aux côtés d’Abdelaziz Bouteflika à Genève lors de ses examens de santé ?
Son frère Nacer.
- Qui gérait le pays depuis l’accident vasculaire cérébral du président algérien survenu en 2013 ?
Son autre frère, Saïd. Haddad, lui, a été en capacité d’écarter l’ancien premier ministre Tebboune à l’été 2017 et s’affiche lors de forums, conférences ou voyages officiels au-dessus des membres du gouvernement.
Ce cercle-là n’a pas une influence supposée, elle est bien réelle.

Y’a-t-il toutefois des risques de fissures, de dissensions au sein de ce camp ?

L’avenir de chaque membre de ce clan dépend de leur survie à tous.
Ils sont la colonne vertébrale du « bouteflikisme ».
En revanche, un homme parmi eux est susceptible d’abandonner le reste du groupe, c’est le général Gaïd Saleh.


Lui pourrait avoir le souci de la survie du régime.
Il sait que le pays est contre Bouteflika, que c’est irréversible.
Il ne va pas s’engager dans une guerre civile pour un homme qui est à l’agonie.

Il pourrait réagir de la même façon que l’armée égyptienne lors de la révolution de 2011 et donner congé au chef d’Etat pour pouvoir sauver le régime.
Il se montre de plus en plus ambigu et a fait plusieurs déclarations contradictoires ces dernières semaines.
Désormais, il ne menace plus la population qui manifeste et assure que le peuple et l’armée partagent les mêmes objectifs.


dimanche 10 mars 2019

Algérie

BOUTEFLIKA UNE IMPOSTURE ALGÉRIENNE
Par Mohamed Benchicou


Prologue

Ce livre doit beaucoup au président Bouteflika d’avoir vu le jour.

En décidant, par velléité contre un journal qui le dérangeait, de placer son directeur sous contrôle judiciaire, lui interdisant de quitter le territoire national, le chef de l’Etat a procuré au journaliste, que je suis, cette stabilité que la presse interdit souvent à ceux qui la pratiquent.

J’ai pu ainsi prendre le temps de mes contacts, lire et compulser les quelques détails qui m’ont laissé entrevoir une carrière sans grandeur.

Enquêter sur la vie de Bouteflika n’est, cela dit, pas aisé : l’homme n’a inspiré aucun auteur qui eut pu en conserver quelques fragments de postérité.

Il a butiné dans le champ politique algérien, ne laissant derrière lui que de vagues trivialités, quelques récits épiques d’une science de l’intrigue et de cette ruse bien algérienne par laquelle nous avons collectionné nos grandes infortunes nationales.

Ce livre n’est cependant pas un portrait à charge.
Il eut été bien superflu d’accabler l’homme quand il n’est en définitive que l’enfant adultérin d’un système grabataire et d’une démocratie violée.

Ce livre serait plutôt une chronique d’un temps perdu.
Abdelaziz Bouteflika est la rançon, une de plus, versée par l’Algérie aux dépositaires divins de ce scrutin censitaire par lequel se choisit encore un chef d’Etat dans l’ombre.

Seule façon, dira-t-on, d’épargner aux Algériens une direction islamiste.
Est-ce bien certain ?
Cette riche Algérie ne devrait pourtant pas manquer d’enfants et de foi pour s’épargner à la fois Bouteflika et les islamistes.

L’imposture Bouteflika est née d’une certaine urgence, pour le système acculé, à conférer respectabilité à une carrière sans relief : l’Algérie était invitée à entrer au XXIe siècle sous la direction d’une figurine dont on avait fabriqué la gloire pour mieux s’en convaincre du destin.

- D’un auxiliaire militaire on fit alors un civil réformateur,
- d’un autodidacte inaccompli un lettré,
- d’un maquisard occasionnel un héros de guerre,
- d’un noceur avéré un diplomate brillant,
- d’un dignitaire un opposant,
- d’un diviseur un rassembleur,
- d’un revanchard narcissique un prophète…

On a même fait de Bouteflika un célibataire endurci alors que l’homme est marié depuis treize ans !

Les parrains de ces sortilèges, pris à leur propre jeu, s’émeuvent cinq ans après que d’une vie si falsifiée on n’a pu sortir qu’un président défaillant et sans envergure, intrigant, coupé de son époque, inapte à l’écoute, dépassé par ses charges…

L’homme n’était pas préparé aux grandes décisions.

Aussi, plus qu’une imposture, Abdelaziz Bouteflika est-il surtout une page du désespoir algérien.

Un terrible aveu d’impuissance d’un pouvoir confronté à sa propre agonie et à la fatuité de ses créatures.

Parce qu’il se situe dans ce débat, bouillonnant, sur la nature du système et sur l’urgence d’en finir, ce livre s’interdit toute prétention à l’opinion définitive.
Il n’est qu’un regard, parmi d’autres, sur nos impasses.
Il attend d’être complété, contredit ou appuyé par d’autres enquêtes sur cette inauthenticité qu’on se plaît à nous infliger.

Ce livre peut paraître inachevé. Il l’est sans doute : l’impératif de le boucler avant l’échéance de l’élection présidentielle de 2004 a relégué au secondaire un surcroît d’élaboration dans l’écriture ainsi que des compléments de recherche qui auraient aboli certaines imprécisions.

Ce livre peut paraître partial, ce n’en était pas l’objectif.
Ses adversaires parlent plus volontiers de Bouteflika que de ses alliés.
Il peut sembler inclément envers l’homme, et il l’est souvent.

Sciemment. Je n’ai ressenti aucun devoir d’indulgence à l’endroit d’un personnage qui s’est plu à ce point dans la parodie du pouvoir qu’il en a obligé une nation à abdiquer entre ses mains une dignité pourtant acquise dans le sang.

L’ambition de Bouteflika — accumulation de basses vanités — ne se situe pas très haut dans l’échelle des exigences humaines.

Aigri, capricieux, égocentrique, Bouteflika a érigé la vengeance en style de gestion, l’encensement en système politique et son tempérament en mode de gouvernance.

L’Algérie, sous sa direction, aura constamment frôlé le pire :
- la marotte a passé son temps à faire jaser les marionnettistes,
- activant islamisme et groupes de pression internationaux,
- fragilisant le pays par d’infinies flagorneries qui ont brimé le résistant et réhabilité l’assassin.

Coopter Bouteflika devait nous prémunir d’un président islamiste.
Il semble bien que nous en ayons hérité des deux d’un seul coup !

Méditer Bouteflika est vital pour les ultimes diagnostics de nos illusions.
Au bout, nous ne saurons pas forcément ce qu’il faudra faire pour nos enfants.

Nous saurons, en revanche, un peu plus de ce qu’il ne faudra plus jamais faire contre eux.

M. B.
……………
Mohamed Benchicou est l'aîné d'une famille de sept enfants.
Il est marié et père de trois enfants, deux filles et un garçon.

En 1989, il est l'un des fondateurs du Mouvement des journalistes algériens (MJA), un mouvement né durant l'ouverture du champ médiatique.

Il dirige alors l'équipe qui relance le journal Alger Républicain, interdit de parution en 1965.
Benchicou quitte Alger Républicain en 1991, pour fonder avec Saïd Mekbel et d'autres journalistes Le Matin, principal quotidien d'opposition au président en Algérie.

En février 2004, Benchicou publie en Algérie et en France une biographie critique sur le président algérien Abdelaziz Bouteflika, Bouteflika : une imposture algérienne.

En juin 2004, Benchicou est condamné à une peine de deux ans de prison sur plainte du ministère des Finances pour « infraction régissant le contrôle des changes et les mouvements des capitaux », après avoir été interpellé en août 2003 à l’aéroport d'Alger en possession de « bons de caisse ».

Il est libéré le 14 juin 2006 de la prison d'El Harrach à Alger.

Pendant son incarcération, les journalistes du monde entier se mobilisent pour demander sa libération, car son emprisonnement est considéré comme une tentative de le faire taire.

Le 29 mars 2006, il obtient le prix PEN qui rend hommage aux journalistes emprisonnés pour avoir exercé leur droit à la liberté d'expression.

Pendant son incarcération, le quotidien Le Matin est fermé.