mardi 31 décembre 2019

L’endettement

Pourquoi la France a-t-elle choisi le chômage et l’endettement ?
Par Patrick Aulnas.

La gestion électoraliste à court terme a consisté, depuis une cinquantaine d’années, à satisfaire les électeurs en négligeant totalement la situation des générations futures.

Baby Eve by Sarah Stewart (CC BY 2.0) https://www.flickr.com/photos/sarahmstewart/4784420060/

Depuis un demi-siècle, la France a fait un choix implicite : le chômage de masse et l’endettement public.


 Les deux éléments sont liés car le poids de l’État pèse lourdement sur l’économie et nuit à son dynamisme.



Hyper-réglementation et prélèvements obligatoires massifs entravent le fonctionnement des entreprises.
Leur compétitivité s’en ressent et elles n’embauchent pas.
Il en résulte que la population active, intégrant les chômeurs, ne peut plus financer l’État-providence et celui-ci s’endette.

Comment expliquer cette évolution ?

Dette publique de la France, en milliards d'euros courants et en % du PIB, fin 1978 à fin septembre 2017.
Touchatou — Travail personnel

TRAVAIL, DÉMAGOGIE DE GAUCHE ET DÉMAGOGIE DE DROITE

Lorsque la réglementation du contrat de travail à durée indéterminée (CDI) a été légèrement assouplie en 2017 (loi d’habilitation du 15 septembre 2017, dite loi Travail), les partis de gauche ont crié au scandale.
Quant aux partis de droite, ils ont considéré cette évolution législative comme une mesurette sans portée réelle.
Ces réactions sont principalement politiciennes.

Dette publique au sens de Maastricht en pourcentage du PIB : répartition par sous-secteurs des administrations publiques, France, 1978-2016 - Touchatou — Travail personnel

La base sociologique de la gauche comprenant une proportion très importante de salariés, il est nécessaire électoralement de sembler les défendre.

Pour la droite, dont l’électorat est plus composite, il peut paraître habile de ne mécontenter personne en feignant de penser que tout cela n’est pas vraiment sérieux.

Il ne s’agit là que d’une comédie politicienne.

LA DETTE DE LA FRANCE ATTEINT PRESQUE 100% DU PIB ! DETTE - PUBLIÉ LE 27/09/2019 À 9H06
La dette publique de la France ressortait à 99,5% du produit intérieur brut à fin juin.
La France continue de s'endetter. La dette publique de l'Etat s'est accrue de 16,6 milliards d'euros au deuxième trimestre, pour s'établir à 2.375,4 milliards d'euros. Elle représente actuellement 99,5% du PIB, a annoncé vendredi l'Insee dans un communiqué. Les mesures de soutien du gouvernement ont contribué à alourdir le fardeau des déficits budgétaires et de la dette publique. "Moins ambitieux que le précédent, le programme de stabilité d'avril 2019 a revu à la baisse les objectifs de réduction du déficit et de la dette publics", relevait dernièrement, la Cour des comptes.

La gauche trompe ses électeurs en les faisant rêver à une société du tout État, protectrice des individus, d’où le risque serait quasiment exclu.
Cette société n’existe pas et les tentatives pour l’établir ont toujours débouché sur la dictature et le totalitarisme.

La droite feint de croire qu’il est possible de revenir au CDI des années 1950 ou 1960.
Le contrat de travail comportait vraiment à cette époque, comme tout contrat à durée indéterminée (bail par exemple), une clause de résiliation unilatérale au profit de chaque partie.
L’employeur pouvait licencier très librement pour des motifs économiques et le salarié pouvait démissionner.

ÇA Y EST, LA DETTE PUBLIQUE DÉPASSE 100% DU PIB – IVRE 6MEDIAS  PUBLIÉ LE 20/12/2019 À 10H46


Seules des obligations de forme étaient prévues (délai de préavis en particulier). Le CDD n’était d’ailleurs utilisé qu’exceptionnellement pour des travaux d’appoint ou des remplacements.

Il n’est pas surprenant que la gauche fasse rêver à un avenir chimérique et la droite à un passé révolu.
Cela correspond à la sensibilité des électorats respectifs.

LE POIDS POLITIQUE DES SALARIÉS

Pourquoi sommes-nous passés en un peu plus d’un demi-siècle de la liberté à l’hyper-réglementation du travail ?

La cause immédiate (hors géopolitique : mondialisation) est la salarisation massive de l’économie.
Selon l’INSEE, 91 % des personnes qui travaillent sont aujourd’hui salariées contre 64 % en 1949.

Il en résulte que le poids politique des salariés a considérablement augmenté. Les politiciens ont donc accepté leurs demandes, relayées par les syndicats, qui consistaient principalement à stabiliser les emplois.

Réforme après réforme, la faculté de résiliation du CDI du fait de l’employeur s’est réduite comme peau de chagrin.
Procédures complexes, coût prohibitifs ont amené les employeurs à contourner le problème en utilisant le CDD ou l’intérim, ou tout simplement en n’embauchant pas pour les entreprises de très petite taille.

UNE ABSURDITÉ JURIDIQUE ET ÉCONOMIQUE

Cette évolution est juridiquement et économiquement une absurdité, mais elle a eu lieu.
 Le monde politique a préféré l’emploi stable à l’emploi dynamique pour de mauvaises raisons, principalement électorales.

Une entreprise privée étant une structure fragile, soumise aux aléas du marché, il y a une contradiction flagrante entre la rigidification des emplois par le droit et la liberté d’entreprendre.

Dans une économie de marché, un employeur doit pouvoir s’adapter au marché en permanence et donc ajuster le facteur travail aux besoins de l’exploitation.

Mais les mentalités ont tellement évolué depuis un demi-siècle que les phrases précédentes sont considérées comme une pure provocation par n’importe quel salarié du XXIe siècle.
L’évolution du droit et le discours politique dominant sur ce sujet ont induit peu à peu un tropisme étatiste.

Pour le salarié d’aujourd’hui, c’est l’État qui doit gérer l’emploi en renforçant les garanties juridiques des salariés.
S’il ne le fait pas, il manque à tous ses devoirs et il convient de remplacer ses dirigeants par des politiciens plus compréhensifs.

LE COURT TERME D’ABORD

L’horizon électoral n’est pas un horizon lointain.
Il est même anormalement rapproché puisque les mandats électoraux se limitent à quelques années.
Le politicien doit donc satisfaire rapidement son électorat s’il vise la réélection.
Alors qu’un choix politique de long terme aurait été souhaitable en matière de relations de travail, c’est le court terme qui a prévalu.

Le législateur, c’est-à-dire les politiciens, a constamment protégé l’emploi existant au détriment de l’emploi futur.
Du fait de la salarisation croissante des économies développées, ce choix était électoralement – démagogiquement – rationnel.

À l’issue de plusieurs décennies de gestion politicienne à court terme, la situation est claire : chômage de masse, allocations coûteuses, cotisations élevées et endettement public.

Politiquement, un tel choix revient à protéger ses électeurs au détriment de leurs enfants.
Les actifs d’aujourd’hui payent les choix politiques de plusieurs décennies successives, principalement de deux façons.

D’abord, la difficulté à trouver un emploi entraîne des périodes de chômage. Ensuite, un endettement massif des collectivités publiques, lié au poids croissant des prestations de toutes sortes, pèse sur un nombre réduit d’actifs disposant d’un emploi.

Selon l’INSEE, en 2016, la population active était en France de 29,6 millions de personnes, dont 26,6 millions en emploi et 3 millions au chômage au sens du Bureau International du Travail.



Mais si l’on veut ajouter les personnes en sous-emploi, il faut cumuler les catégories A, B et C des statistiques de Pôle emploi.
On obtient alors près de 6 millions de demandeurs d’emploi, ce qui représente plus de 20 % de la population active.
Ces 20 % impactent non seulement les dépenses publiques (indemnisation du chômage, santé, famille) mais aussi les recettes publiques (cotisations, impôts et taxes en moins).

La gestion électoraliste à court terme a donc consisté, depuis une cinquantaine d’années, à satisfaire les électeurs en négligeant totalement la situation des générations futures.

Les actifs d’aujourd’hui ont ainsi sur les épaules une énorme dette publique et un chômage de masse.

Patrick Aulnas - rivagedeboheme.fr - Diplômé d’études supérieures de droit public, ancien professeur agrégé d’économie-gestion, Patrick Aulnas est aujourd'hui blogueur et essayiste.











lundi 30 décembre 2019

UN MONDE SANS REPÈRES

REVUE 2019 - Par Guillaume Berlat - 30 décembre 2019

La fin des illusions

« Le monde post-guerre froide sera chaotique pendant longtemps » prédisait, il y a plusieurs années déjà, l’ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, Hubert Védrine.

 LE GRAND CHAMBARDEMENT -  de Guillaume Berlat, Chroniqueur de Géopolitique mondiale

Qui peut nier pareille évidence au terme de cette année 2019 ?

Cent ans après le refus par le sénat américain de ratifier le traité de Versailles qui met fin à la Première Guerre mondiale et prévoit la création de la Société des nations (SDN),
- quarante après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques et la révolution iranienne (1),
- trente ans après la chute du mur de Berlin,
- vingt ans après le lancement de l’euro, nous constatons – souvent impuissants – les multiples ruptures engendrées par un nouveau monde qui peine à émerger des décombres de l’ancien.

LA FRACTURATION PERMANENTE DU MONDE - Par Guillaume Berlat Chroniqueur de Géopolitique mondiale

Dans un monde qui bascule, nos dirigeants n’excellent-ils pas dans l’art de l’inconstance à l’ère de la post-vérité ?

Ne vivent-ils pas encore bercés par les illusions de la fin de l’Histoire et du triomphe de l’Occident ?
Or, l’illusion, c’est souvent le meilleur révélateur de l’ignorance, réelle ou feinte. Ignorance face à un monde aussi complexe et instable qu’imprévisible.

Incapacité des dirigeants à répondre aux multiples défis d’un monde dont la logique semble les prendre de court, les dépasser.

La multiplication des « surprises stratégiques » semble être leur lot quotidien. Dans ces conditions, et si tant est que cela ne relève pas de la gageure, comment dépeindre à grands traits le monde d’aujourd’hui qui préfigure étrangement celui de demain ?

C’est d’abord, un monde fragmenté, en mille morceaux, à tel point que l’on pourrait affirmer, sans grand risque d’erreur, que la terre perd la boule (2).

C’est ensuite, un monde désorienté qui semble n’avoir ni cap, ni boussole pour progresser sur des mers démontées.
C’est enfin, un monde questionné en raison d’une période qui perd tout à la fois confiance, en elle et en son avenir, mais aussi en ses intellectuels, ses penseurs qui pensent de moins en moins temps long, stratégie, prévision et prospective.

UN MONDE FRAGMENTÉ : LA TERRE PERD LA BOULE

Un constat s’impose : la gouvernance de la mondialisation – présentée hier encore comme « heureuse » – se fragmente sous les coups de butoir de deux phénomènes parfaitement documentés aujourd’hui :
- la prégnance de multiples crises ainsi que l’effondrement de l’ordre international qui secouent le monde du XXIe siècle.
Deux éléments qui vont de pair mais que l’on aurait trop tendance à dissocier.

La prégnance de multiples crises

Jamais dans un passé récent, la planète n’aura connu autant de crises aussi variées les unes que les autres (dans son discours du 24 décembre 2019, la reine Elisabeth II évoque une « année semée d’embûches »).

Fait inquiétant, leurs conséquences négatives s’ajoutent les unes aux autres contribuant à alimenter un cercle vicieux qu’il paraît difficile de briser, du moins à échéance raisonnable.

Citons quelques-unes de ces crises de toutes natures qui se sont développées, étendues au cours de l’année 2019 :
- crise démographique ;
- crise climatique, crise environnementale ;
- crise écologique (tant les prévisions du GIEC que du PNUE sur l’état de la planète sont pour le moins inquiétantes pour la génération de Greta Thunberg (3) ;
- crise migratoire ;
- crise alimentaire ;
- crise énergétique, crise sanitaire ;
- crise démocratique ; crise de confiance aussi bien intérieure qu’extérieure ; crise sécuritaire ;
-crise de la prolifération, crise économique ;
-crise financière ;
-crise monétaire ;
-crise sociale ;
-crise entre générations ;
-crise du numérique ;
-crise de la diplomatie;
-crise du multilatéralisme ;
- crise de la gouvernance mondiale ;
-crise de la négociation ;
-crise de la justice pénale internationale ;
-crise de l’intelligence, crise du caractère à travers une défaite de « l’école de la vraie liberté de l’esprit » (Marc Bloch) doublée d’un « déclin du courage » (4) sans oublier le mirage de l’intelligence artificielle, des mythes technologiques, crise de la lucidité ; …
- crise de l’Occident qui perd de sa superbe à vitesse « V ».
Une sorte d’inventaire à la Prévert revu à la sauce du monde numérique.

La conséquence de cette prolifération de crises est claire, sauf pour les aveugles et sourds aux déplacements des plaques tectoniques.

Actuellement, le monde connait un niveau de conflictualité jamais aussi élevé durant la dernière décennie.
La liste des spasmes, des dérèglements, des crises n’est pas exhaustive en cette Annus horribilis intervenant dans un contexte de dislocation progressive, pour ne pas dire d’effondrement de l’ordre international qualifié de néo-libéral.

L’effondrement de l’ordre international néo-libéral

En réalité, ce sont les fondements même de l’ordre international néo-libéral tel qu’il a été imaginé, pensé et mis en œuvre progressivement après la Seconde Guerre mondiale qui sont remis en cause.
Rien de moins !

Paradoxe de cette évolution historique : le meilleur fossoyeur en est son principal géniteur, à savoir les États-Unis.
Troisième président des États-Unis à être mis en accusation par la chambre des représentants pour abus de pouvoir et obstruction (18 décembre 2019) (5), Donald Trump proclame, urbi et orbi, son aversion pour l’ordre international libéral et ses trois principaux piliers que sont les institutions internationales, les alliances et les accords de libre-échange.

Son mantra se résume en deux mots : America First.
Conséquence de ce qui précède, la parole américaine est aujourd’hui réduite à néant.
Les États-Unis abandonnent toute prétention à la morale et à l’exemplarité.
De facto, si ce n’est de jure, pour ce qui le concerne, le monde – écartons l’utilisation du mot-valise qu’est celui de communauté internationale – semble renouer avec un passé qui semblait révolu, avec ses plaies que l’on croyait cicatrisées.

Une sorte d’effet de balancier de l’Histoire, d’éternel retour de concepts désuets : histoire, géographie, guerre, nations, peuples, identités, égoïsmes, murs, protectionnisme, puissance, coercition, sanctions, course aux armements, prolifération, terrorisme, pauvreté, malnutrition, migrations sauvages, concurrence déloyale…

 Au-delà du changement de grammaire des relations internationales, toutes ces tendances centrifuges contribuent lentement mais sûrement à une dislocation de l’ordre néo-libéral.
En un mot, la gouvernance internationale, hier fondée sur la coopération, s’est fragmentée au fil des ans, se fragmente encore aujourd’hui, voire risque de se fragmenter, un peu plus encore, dans un avenir proche.

La confrontation tient désormais le haut du pavé.

En un mot, la déconstruction de l’ordre international néo-libéral se traduit par un lent délitement des mécanismes de gestion de crises, indispensable au maintien de la paix et de la sécurité internationales ;
- au développement des relations amicales entre les nations ;
- à la réalisation de la coopération internationale (6).

L’impression prévaut que « l’immobilisme est en marche et que rien ne saurait l’arrêter » (Henri Queuille).
Ce dont la monde a par-dessus tout en horreur se produit inéluctablement.
Il y a des vagues, des fortes vagues, voire parfois quelques cyclones et autres tsunamis.
Chahuté, balloté par une mer démontée, le monde semble désorienté tel un frêle esquif ayant perdu cap et boussole.

UN MONDE DÉSORIENTÉ : LA TERRE PERD CAP ET BOUSSOLE

Quels sont les principaux dérèglements du système international qui contribuent aujourd’hui à façonner un monde aussi désorienté que celui que nous connaissons en ce début de XXIe siècle ?

Pour la commodité de l’exposé, on peut, une fois encore, les ramener à deux qui façonnent, à leur manière, l’« agouvernance » (7) actuelle : montée en puissance de la puissance et déclin progressif du multilatéralisme.

La montée en puissance de la puissance

Elle peut se définir ainsi : « Une puissance est un État qui dans le monde se distingue non seulement par son poids territorial, démographique et économique mais aussi par les moyens dont il dispose pour s’assurer une influence durable sur toute la planète en termes économiques, culturels et diplomatiques… enfin les capacités diplomatiques et militaires achèvent de constituer la puissance en super-puissance » (8).
C’est ainsi que la géopolitique définit le concept de puissance.

Hubert Védrine qualifiait en son temps l’Amérique « d’hyperpuissance » comme il existe des hypermarchés dans la grande distribution !

La puissance constitue de nos jours l’alpha et l’oméga des relations internationales (Cf. les nouvelles routes de la soie chinoises, la réimplantation russe au Moyen-Orient ou son entrisme en Afrique).

La guerre de souveraineté s’intensifie dans l’espace et en mer.

 À côté de ce mode de puissance classique en apparait un nouveau.
Celui que représentent les géants du Net ou GAFAM (qui entrent désormais en conflit entre eux) au regard de la relation entre technologie et puissance.

 Aujourd’hui, les experts évoquent une « militarisation des relations internationales » tant la coercition l’emporte sur la coopération comme mode de régulation de la vie internationale.
La conséquence de cette situation est incontestable et incontestée.
Elle combine « avantageusement » retour des logiques de puissance et rivalités croissance entre puissances, essentiellement Chine et États-Unis qui se livrent à une guerre commerciale (9) sans merci et à une compétition stratégique sur terre, sur mer et dans l’espace aérien et numérique.
Les rapports de force purs dominent les relations internationales et la confrontation l’emporte sur le compromis.

La force prime le droit.

La future structuration des forces au sein du triangle stratégique composé par les Etats-Unis (10), la Chine et la Russie dessinera le monde de demain encore en gestation.
« En 2019, Pékin et Washington s’affrontent sur tous les terrains : guerre commerciale et technologique sur fonds de compétition politico-stratégique » (11) face à une Europe fracturée.

La conséquence de cet éclatement géopolitique est double : une évolution stratégique majeure (dérèglement du système international avec l’apparition d’ordres ou de désordres alternatifs) et un délitement de l’ordre multilatéral qui est contesté de toutes parts (relativité croissante des traités et accords internationaux, fin de la « mondialisation heureuse »).
Une évolution qui paraissait impensable, il y a peu, y compris parmi nos brillants esprits les plus avertis.

Le déclin progressif du multilatéralisme

La crise du multilatéralisme est étroitement imbriquée à celle de l’ordre international libéral.
Pour autant, la perspective de la fin du monde d’hier justifie-t-elle de s’affranchir des règles, des normes, des comportements, et pourquoi pas du droit international dans le monde de demain ?

Le multilatéralisme fait l’objet d’une sérieuse remise en cause.
De très sérieuses menaces grèvent son avenir. Les principales institutions internationales – universelles ou régionales – doivent affronter de sérieux « vents mauvais ».
Si l’on n’y prend garde, elles risquent de connaître le sort funeste de feu la Société des Nations (SDN).

Dans son désormais célèbre entretien avec l’hebdomadaire The Economist (7 novembre 2019), le président de la République, Emmanuel Macron porte un diagnostic juste, avec des mots justes sur l’OTAN (« en état de mort cérébrale »), sur l’Union européenne (« au bord du précipice »).
En un mot sur la fatigue du leadership américain.

On pourrait en dire autant de l’ONU, paralysée par la défiance croissante entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ; de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dont la guerre commerciale sino-américaine grève le fonctionnement normal et dont le renouvellement des arbitres de l’organe de règlement des différends (ORD) est bloqué par un veto de Washington ; de l’OCDE ; de l’OSCE, des BRICS ; du mécanisme des conférences annuelles de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (plus connu sous son acronyme de COP) tourne à plein mais surtout à vide (Cf. le fiasco de la COP25 de Madrid)…

On pourrait également en dire autour de l’architecture mondiale de sécurité qui se fissure au fur et à mesure que les grands traités de maîtrise des armements, de désarmement et de lutte contre la prolifération sont battus en brèche et parviennent à échéance : traités START, FNI, Cieux ouverts, ABM, FCE…

L’on remplace désormais le terme de multilatéralisme qui est manifestement en panne, à la recherche d’un second souffle par celui plus adapté aux circonstances de minilatéralisme.

L’on évoque également celui du plurilatéralisme ou d’accords plurilatéraux conclus sur des sujets précis par un nombre limité d’États partageant les mêmes positions.
 Ces évolutions sémantiques sont loin d’être anodines.
Tous ces nouveaux concepts constituent le miroir exact de la crise des anciens.

 Cessons de nous payer des mots à propos du multilatéralisme pour conjurer le sort !
À trop reculer l’échéance de l’administration d’un remède idoine qui suppose un exercice d’introspection sans concessions, le malade « multilatéralisme » risque de passer de vie à trépas comme ce fut le cas à la fin des années 1930 avec la crise de la Société des Nations (SDN).
L’Histoire serait-elle un éternel recommencement ?

Face à un bouleversement d’une telle amplitude, qu’est-il raisonnable de faire si tant est qu’il soit encore temps de restaurer un édifice largement fissuré qui tremble déjà sur ses fondations que l’on pensait solides comme le roc ?

Comment construire des fondations saines et pérennes susceptibles d’inverser le cours des choses dans un avenir raisonnable ?

UN MONDE QUESTIONNÉ : LA TERRE PERD CONFIANCE ET PENSEURS

En dépit de l’aveuglement du vieux monde, nous assistons – en qualité d’acteur ou de spectateur – à une phase de redéfinition de la gouvernance mondiale au XXIe siècle.
Face aux fossoyeurs – conscients ou inconscients – du monde d’hier, s’activent quelques rares bâtisseurs du monde de demain dont on peine à imaginer les linéaments.
Une chose est certaine. Il va falloir lutter contre l’effacement continu de la confiance en comblant le déficit chronique d’architectes du futur.

L’effacement continu de la confiance

Quelle est la définition de ce terme ?
« La croyance spontanée ou acquise en la valeur morale, affective, professionnelle… d’une autre personne, qui fait que l’on est incapable d’imaginer de sa part, tromperie, trahison ou incompétence » (12).

Nous passons d’une dimension objective (l’existence d’une norme écrite et précise) à une dimension subjective (l’appréciation d’un sentiment de confiance) du paradigme des relations internationales.

La confiance, c’est à la fois une force discrète et mystérieuse, un signe de foi dans l’avenir, un ingrédient indispensable de la vie internationale.
« Faire confiance, c’est parler dans un monde incertain, qu’autrui aura un comportement coopératif », Claudia Senik, directrice scientifique de la Fondation pour les sciences sociales).

Dès le début du XXe siècle, les sciences sociales s’intéressent de près à cette « institution invisible » (Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie).
« Sans la confiance des hommes les uns envers les autres, la société toute entière se disloquerait », écrivait dès 1900 Georg Simmel, l’un des premiers sociologues à avoir consacré ses travaux à la confiance.

La confiance est d’ailleurs placée au centre du contrat social à Rome.
Vingt siècles plus tard, l’économiste Alexis Spire souligne que les « démocrates aspirent « pour asseoir leur autorité autrement que par la force, à produire des institutions qui suscitent la confiance ».
Or, cette denrée se fait de plus en plus rare.
Mais, où est donc passée la fée confiance dans les relations internationales ?

L’une des principales caractéristiques du monde actuel tient à l’environnement de défiance, de méfiance qui s’est lentement substitué à celui de la confiance qui était la règle après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.

 Améliorer le bien-être de l’humanité en utilisant au mieux les ressources de la diplomatie dans la « mêlée mondiale » (13), quel formidable défi !
Mais, pour le relever, il suppose sérénité et coopération.
Pas la pratique de l’anathème contre l’autre.
Ce qui nous rappelle, « qu’au fond, l’essence de la diplomatie, c’est la compréhension de l’autre » (14).

 Il faut remettre le respect de l’humain au cœur de nos actions au lieu de conspuer, d’accuser, d’isoler, d’exclure.
Et d’accorder la plus grande attention à ce qui nous grandit : le respect et la confiance en l’avenir, la confiance en l’autre.
Le maître mot est lâché, celui de confiance (15).

Dans les relations internationales, l’horizon se mesure en décennies.
Injecter de la confiance est un art du long terme. In fine, restaurer la confiance, c’est avant tout et surtout, se lancer dans une épopée intellectuelle exigeante.
Mais, ce n’est qu’à ce prix que pourra être durablement rétablie la confiance et que le monde pourra se préparer un avenir moins sombre.

Après avoir défini l’objectif que nous souhaitons atteindre dans un avenir raisonnable pour redynamiser un ordre international adapté aux multiples contraintes du XXIe siècle, suppose ensuite de s’entendre sur les moyens d’y parvenir. L’éternel problématique du quoi avant celle du comment.

Le déficit chronique d’architectes du futur

Les responsables politiques ont trop souvent échoué à donner un cap clair à leur politique, à faire du « gouverner, c’est prévoir », l’alpha et l’oméga de leur action dans une période de grande incertitude.
Pour quelles raisons ?
Ils apparaissent trop souvent plus comme des pompiers qui accourent avec leurs lances à eau à petit débit que comme des bâtisseurs, de véritables architectes du monde du futur.

Nous sommes au cœur de la science humaine qui a pour nom diplomatie.
Celle que le grand diplomate que fut Paul Cambon définissait comme « l’art de lutter avec insuccès contre la force des choses ».
Car, en réalité, et les experts le savent parfaitement, la diplomatie ne doit pas se borner à enregistrer des faits.
 Il faut qu’elle sache les prévoir, les redresser dans le sens souhaité.

Et, là se situe le principal défi que doivent relever diplomates et dirigeants qui se piquent de faire de la diplomatie.

Ce que traduit parfaitement le diplomate écrivain que fut Alexis Léger alias Saint-John Perse dans sa formule célèbre :
« La véritable épreuve de la diplomatie n’est pas la gravité, mais la complexité des évènements, leur multiplicité et leur rapidité ».

Aujourd’hui, le défi est d’importance si nous voulons éviter d’aller droit dans le mur en appuyant sur la pédale d’accélérateur et en klaxonnant bruyamment.

L’élite de nos divers États doit se livrer à un véritable exercice d’introspection, d’examen clinique des dérèglements d’un monde malade.
Pour éviter une catastrophe multiforme, les dirigeants éclairés du monde doivent se livrer à une véritable course contre la montre.
Elle doit être mise à profit pour se livrer à un exercice réussi de prescience sur l’évolution des sociétés humaines qui impose de « regarder loin » (Alain).
Et, les ingrédients de ce cocktail gagnant-gagnant – cette feuille de route réaliste – sont multiples.

Citons les principaux :
- prendre conscience de la nature et de l’ampleur de la crise ;
- analyser sans tabou ni préjugés ses causes structurelles et conjoncturelles ;
- répondre aux défis que sont « l’affolement du monde, le retour des rivalités de puissance, la transgression croissante des règles dans les relations internationales » ( 16), en revenir à une certaine forme de bilatéralisme (la nature ayant horreur du vide, il est indispensable de revigorer toutes les formes de coopération susceptibles d’amortir les chocs des plaques tectoniques sous peine de voir resurgir des logiques de Diktat, de force, de puissance non maîtrisée) ;
- inventer de nouvelles stratégies d’alliances (le salut viendra de la stratégie d’alliances entre certaines nations et non d’organisations internationales, qu’elles soient universelles – comme l’ONU – ou régionales – comme l’Union européenne ou l’OTAN – qui sont aujourd’hui paralysées de manière durable par leurs fractures internes et externes) comme indiqué plus haut.

L’AVENIR D’UNE ILLUSION

« L’acte II de la mondialisation a commencé » prédit, pour sa part, le professeur émérite à Sciences-Po Paris, Bertrand Badie.
Acte II dont nul ne connait encore précisément le contenu tant les variables sont nombreuses.
Acte II au cours duquel nous commençons seulement à mesurer les ruptures d’un nouveau monde inhérentes à un monde en gestation.
Dans ces conditions, comment être en mesure de dépasser l’aveuglement du monde et tenter d’apporter collectivement une intelligence globale de la planète ?

La mondialisation est sommée de se réinventer.
- Saurons-nous redéfinir les paramètres de la nouvelle grammaire des relations internationales, au premier rang desquels la réécriture de la gouvernance mondiale ?
-  Saurons-nous passer d’une diplomatie toujours plus imprévisible, irrationnelle et incohérente à une diplomatie probable, cartésienne et compréhensible ?
 - Souvenons-nous que c’est par le particulier que l’on accède à l’universel ?

Pour parvenir à cet objectif, il nous faut à tout prix des penseurs, des passeurs d’idées, ce que certains qualifient d’aventuriers de l’esprit.
De brillants esprits humbles qui, à l’instar d’un certain Nicolas Machiavel, sachent faire preuve de vertu, c’est-à-dire de sens moral, de « virtuosité » dans l’anticipation.

 Anticiper, repenser non pour ressasser la nostalgie d’un monde révolu mais faire preuve d’imagination, sans faire preuve d’angélisme, pour procéder à une complète remise en question des paradigmes d’hier, évitant de se cantonner dans une posture de réaction.

Le fonds du problème tient au grippage de la machine du côté des stratèges.

 En dernière analyse, pourrons-nous, voudrons-nous, saurons-nous ramasser les débris du monde d’hier pour reconstruire, sur les décombres de l’ancien, les piliers du monde de demain afin qu’il retrouve ses principaux repères ? L’ambition est étroite et l’ambition immense. Aux grands maux, les grands hommes.

Guillaume Berlat - 30 décembre 2019

1 Justin Vaïsse, 1979, l’année matrice de notre monde, Le Monde, 24 décembre 2019, p. 27.
2 La terre perd la boule, première phrase de la chanson interprétée par Guy Béart intitulée Le Grand chambardement, 1973.
3 Laurent Dandrieu, Fais-moi peur, Greta !, Valeurs Actuelles, 12 décembre 2019, p. 16.
4 Discours du président de la République, Emmanuel Macron lors de la 74ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, New York, 24 septembre 2019, www.elysee.fr
5 Mathieu Magnaudeix, Trump « impeached » : le coup d’envoi d’une année électorale infernale aux États-Uniswww.mediapart.fr , 18 décembre 2019.
6 Cf. article 1 du chapitre 1 (« Buts et principes ») de la Charte des Nations unies signée le 26 juin 1945 à San Francisco à la fin de la Conférence des Nations unies pour l’organisation internationale, entrée en vigueur le 24 octobre 1945, https://www.un.org/fr/sections/un-charter/introductory-note/index.html
7 Antonyme de gouvernance de notre cru. A préfixe privatif transformant un mot en son contraire.
8 Gérard Dorell, http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/puissance
9 Pierre-Yves Dugua, Commerce : Washington et Pékin font la paix, Le Figaro, Économie, 14-15 décembre 2019, pp. 21-22.
10 Bertrand Badie/Dominique Vidal (sous la direction de), Fin du leadership américain ? L’état du monde 2020, La Découverte, 2019.
11 Alain Frachon, Chine-États-Unis : l’heure des comptes, Le Monde, 1er juin 2019, p. 34.
12 http://www.cnrtl.fr/definition/confiance
13 Hubert Védrine, Dans la mêlée mondiale 2009-2012, Fayard, 2012.
14 Raoul Delcorde, Le métier de diplomate, Académie Royale de Belgique, 2018, p. 116.
15 Nicolas Ruisseau, À Moscou, la Drian et Parly en quête de confiance, Le Monde, 11 septembre 2019, p. 3.
16 Thierry de Montbrial, précité.

QUAND L’EUROPE SE RÉVEILLERA…
par Guillaume Berlat (*)
Chroniqueur de Géopolitique mondiale

Le temps n’est plus au libéralisme échevelé, à la candeur rafraichissante. Le temps serait plutôt au patriotisme économique, à la Realpolitik, à la défense des intérêts bien compris. Mais, l’Europe (l’Union européenne) divisée et sans cap est-elle bien armée pour mener à bien ce combat.
Prenons le cas des relations avec la Chine, la puissance montante du XXIe siècle ? Puissance normative incontestée, l’Europe restera-t-elle encore longtemps une impuissance stratégique 




dimanche 29 décembre 2019

Fin du franc CFA

: l'Afrique de l'Ouest gagne «en indépendance politique»
Par RFI Publié le 22-12-2019

Le président ivoirien, Alassane Ouattara a annoncé ce samedi la fin prochaine du franc CFA en Afrique de l'Ouest qui sera remplacé par l'éco.
Un nouvel accord monétaire en ce sens a été signé à Abidjan. Et l'éco sera rattaché à l'euro.

Des billets de 500, 1000 et 5000 francs CFA de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO). © RFI / Pierre René-Worms

Les huit pays de l'actuelle zone franc en Afrique de l'Ouest vont couper les liens techniques avec le Trésor et la Banque de France.
Ils géreront eux-mêmes cette monnaie sans interférence de Paris.
Mais la France continuera d'offrir des garanties en cas de crise monétaire.
L'éco sera rattaché à l'euro.

Alassane Ouattara lors de l'émission «Le Débat Africain» sur RFI le 3 décembre 2019. © RFI

La France, solide filet en cas de crise économique

« Lorsqu’on touche au monétaire, on touche au politique », affirme un économiste interrogé par RFI.
En clair, dit-il, la dimension politique de passer à l’éco est essentielle et peut rendre confiance à des pays et à leur intégration.

L’éco reste arrimé à l’euro. Et la France, si elle quitte les instances de gouvernance de la monnaie ouest-africaine, demeure un solide filet en cas de crise économique et financière dans la sous-région.

« On pourrait dire que l’Afrique de l’Ouest gagne en indépendance politique, apporte du baume au cœur aux investisseurs nationaux et préserve un lien étroit avec les investisseurs étrangers », note un analyste monétaire.

C’est une première étape, qui, selon cet analyste, est importante, parce que dans un premier temps, il faut se presser doucement, et dans un second temps, il ne faut pas aujourd’hui décrocher l’Afrique de l’Ouest de l’Afrique centrale.

Dans un avenir plus ou moins lointain, assure-t-il, les discussions porteront sur l’éco, non plus rattaché au seul euro, mais aussi à d’autres monnaies.


La fin du franc CFA ne va rien changer au quotidien

« C’est une étape dans la bonne direction parce que cela clarifie le débat. Les Français ne sont plus dans les organes de gouvernance. Nous choisissons une parité fixe arrimée sur l’euro, et demandons spécifiquement à la France de garantir cette parité », explique Abdourahmane Sarr, économiste sénégalais, président du Centre de financement du développement économique local (Cefdel).

Pour lui, la fin du franc CFA est d'abord un moyen de dépassionner le débat autour de la monnaie unique arrimée à l'euro.

« La discussion maintenant va changer. Ce sera: est-ce que cet arrimage et cette garantie sont quelque chose de bien ou pas pour l’économie ?
À ce moment-là, les économistes pourront débattre sans que le débat ne soit pollué par des questions qui dans le fond ne sont pas très importantes », analyse-t-il.

L'économiste sénégalais affirme que la fin du franc CFA ne va rien changer au quotidien « à part le fait que la perception d’ingérence de représentants de la France dans les organes de gouvernance ne sera plus là.
Mais dans le fond, rien n’a changé ».