jeudi 25 avril 2019

USA

La chute de l’aigle est proche.
Par Bruno Guigue - 23 avr. 2019

Professeur et observateur de la politique internationale, Bruno Guigue revient sur une récente discussion entre Jimmy Carter et Donald Trump pour analyser et expliquer sa vision du déclin de l'hyperpuissance américaine.

Le grand sceau des États-Unis - Source: Reuters

Aurions-nous atteint ce moment crucial où l’hyperpuissance en déclin se met à douter d’elle-même ?

La presse américaine vient de relater ce que l’ancien président Jimmy Carter a dit à Donald Trump lors de leur récente entrevue.

Le locataire de la Maison Blanche avait invité son prédécesseur à lui parler des relations entre la Chine et les Etats-Unis, et Jimmy Carter a rapporté publiquement la teneur de cet entretien lors d’une assemblée baptiste en Géorgie.
C’est une véritable pépite.


Vous craignez que la Chine nous passe devant, et je suis d’accord avec vous.

Mais savez-vous pourquoi la Chine est en train de nous dépasser ?

J’ai normalisé les relations diplomatiques avec Pékin en 1979.
Depuis cette date, savez-vous combien de fois la Chine a été en guerre avec qui que ce soit ?
Pas une seule fois.

Et nous, nous sommes constamment restés en guerre.
Les États-Unis sont la nation la plus belliqueuse de l’histoire du monde, parce qu’ils désirent imposer des valeurs américaines aux autres pays.

© REUTERS/David Gray

La Chine, elle, investit ses ressources dans des projets tels que les chemins de fer à grande vitesse au lieu de les consacrer aux dépenses militaires.

Combien de kilomètres de chemin de fer à grande vitesse avons-nous dans ce pays ?
Nous avons gaspillé 3 000 milliards de dollars en dépenses militaires.

La Chine n’a pas gaspillé un centime pour la guerre, et c’est pourquoi elle est en avance sur nous dans presque tous les domaines.

Et si nous avions pris 3 000 milliards pour les mettre dans les infrastructures américaines, nous aurions un chemin de fer à grande vitesse.

Nous aurions des ponts qui ne s’effondrent pas.

Nous aurions des routes qui seraient entretenues correctement.

Notre système éducatif serait aussi bon que celui de la Corée du Sud ou de Hong Kong.
Qu’un tel bon sens n’ait jamais effleuré l’esprit d’un dirigeant américain en dit long sur la nature du pouvoir dans ce pays.

Le président chinois Xi Jinping a annoncé une aide sans condition de 60 milliards à l'Afrique, face aux critiques des Occidentaux - © POOL New

Il est sans doute difficile, pour un Etat qui représente 45% des dépenses militaires mondiales et dispose de 725 bases militaires à l’étranger, où les industries de l’armement contrôlent l’Etat profond et dont la politique étrangère a fait 20 millions de morts depuis 1945, d’interroger son rapport pathologique avec la violence armée.

«La guerre au Vietnam, disait déjà Martin Luther King, est le symptôme d’une maladie de l’esprit américain dont les piliers sont le racisme, le matérialisme et le militarisme.»

Des militaires chinois porte le drapeau national lors d'une cérémonie à Guangshui, dans la province du Hubei, le 30 juillet 2017. © CHINA DAILY Source: Reuters

Mais cette question concerne surtout l’avenir.

Par la faute de leurs dirigeants, les Etats-Unis sont-ils condamnés à connaître le sort de ces empires qui ont succombé à leurs ambitions démesurées, littéralement asphyxiés par le poids exorbitant des dépenses militaires ?

A la fin de son mandat, en 1961, le président Eisenhower dénonçait avec des accents prophétiques un complexe militaro-industriel qui faisait peser une chape de plomb sur la société américaine.

Pas plus que Donald Trump ou Barack Obama, il ne se souciait du sort des populations affamées, envahies ou bombardées par l’Oncle Sam au nom de la démocratie et des droits de l’homme.

Mais comme Jimmy Carter aujourd’hui, il pressentait que la course aux armements serait la principale cause du déclin de l’empire.

Vidéo
L'ECHIQUIER MONDIAL. Taïwan : casse-tête chinois

Car les néoconservateurs et autres «Docteur Folamour» du Pentagone, depuis plusieurs décennies, n’ont pas seulement fait rimer démocratie américaine et massacre de masse
- au Vietnam,
- au Laos,
- au Cambodge,
- en Corée,
- en Afghanistan,
- en Irak,
- en Libye et
- en Syrie,
- sans oublier les tueries orchestrées dans l’ombre par la CIA et ses succursales, de l’extermination de la gauche indonésienne (500 000 morts) aux exploits des escadrons de la mort guatémaltèques (200 000 morts) en passant par les bains de sang exécutés pour le compte de l’empire par les lobotomisés du djihad planétaire.

Les stratèges de l’endiguement du communisme à coups de napalm, puis les apprentis-sorciers du chaos constructif par importation de la terreur, en effet, n’ont pas seulement mis la planète à feu et à sang.

Un cargo pétrolier amarré au port de Yangzhou, dans la province chinoise de Jiangsu en 2016 (illustration). Source: Reuters

Marionnettes de l’Etat profond américain, ces bellicistes qui ont pignon sur rue au Congrès, à la Maison Blanche et dans les think tanks néocons ont également plongé la société américaine dans un marasme intérieur que masque à peine l’usage frénétique de la planche à billets.

Si le bellicisme des Etats-Unis est l’expression de leur déclin, il en est aussi la cause.
Il en est l’expression, lorsque pour enrayer ce déclin, la brutalité des interventions militaires, des sabotages économiques et des opérations sous fausse bannière est la marque de fabrique de sa politique étrangère.

Il en est la cause, lorsque l’inflation des dépenses militaires sacrifie le développement d’un pays où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux.

Pékin-Washington : «la plus grande guerre commerciale de l'histoire» ne fait que commencer - © Aly Song Source: Reuters

Alors que la Chine investit dans les infrastructures civiles, les Etats-Unis laissent les leurs à l’abandon au profit des industries de l’armement.

Washington fait des rodomontades à l’extérieur, mais laisse le pays se déliter à l’intérieur.
Le PIB par habitant est colossal, mais 20% de la population croupit dans la pauvreté.

Les détenus américains représentent 25% des prisonniers de la planète.

40% de la population est frappée par l’obésité.

L’espérance de vie des Américains (79,6 ans) est passée derrière celle des Cubains (80 ans).

Comment un petit pays socialiste, soumis à l’embargo, peut-il faire mieux qu’une gigantesque puissance capitaliste auréolée de son hégémonie planétaire ?
Il faut croire qu’aux USA la santé de la plèbe n’est pas la préoccupation majeure des élites.

Donald Trump prend la parole à la sortie d’un restaurant, le 9 juin 2018 à Charlevoix au Québec pour se rendre à Singapour et y rencontrer Kim Jong-un. Source: Reuters

Habile compétiteur, Donald Trump a gagné les élections en 2016 en promettant de restaurer la grandeur des Etats-Unis et en s’engageant à rétablir les emplois perdus à cause d’une mondialisation débridée.
Mais les résultats obtenus, faute de réformes structurelles, infligent une douche froide à ses ardeurs incantatoires.

Le déficit commercial avec le reste du monde a explosé en 2018, battant un record historique (891 milliards de dollars) qui pulvérise celui de 2017 (795 milliards).
Donald Trump a complètement échoué à inverser la tendance, et les deux premières années de son administration sont les pires, en matière commerciale, de l’histoire des Etats-Unis.

Dans ce déficit global, le déséquilibre persistant des échanges avec la Chine pèse lourd.
Il a atteint en 2018 un record historique (419 milliards) qui dépasse le bilan désastreux de l’année 2017 (375 milliards).

En fait, la guerre commerciale engagée par Donald Trump a surtout aggravé le déficit commercial américain.
Alors que les importations de produits chinois vers les Etats-Unis continuaient de croître (+ 7%), la Chine a réduit ses importations en provenance des Etats-Unis.
Donald Trump a voulu utiliser l’arme tarifaire pour rééquilibrer le bilan commercial américain.
Ce n’était pas illégitime, mais irréaliste pour un pays qui a lié son destin à celui d’une mondialisation dictée par des firmes transnationales Made in USA.

Si l’on ajoute que le déficit commercial avec l’Europe, le Mexique, le Canada et la Russie s’est également aggravé, on mesure les difficultés qui assaillent l’hyper-puissance en déclin.

Mais ce n’est pas tout.
Outre le déficit commercial, le déficit budgétaire fédéral s’est également creusé (779 milliards de dollars, contre 666 milliards en 2017).

Il est vrai que l’envol des dépenses militaires est impressionnant.
Le budget du Pentagone pour 2019 est le plus élevé de l’histoire des Etats-Unis : 686 milliards de dollars.

La même année, la Chine a dépensé 175 milliards, avec une population quatre fois supérieure.
Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la dette fédérale ait battu un nouveau record, atteignant 22 175 milliards de dollars.
Quant à la dette privée, celle des entreprises et des particuliers, elle donne le vertige (73 000 milliards de dollars).

Certes, les Etats-Unis bénéficient d’une rente de situation exceptionnelle.

Le dollar est encore la monnaie de référence pour les échanges internationaux et pour les réserves des banques centrales.
Mais ce privilège n’est pas éternel.

La Chine et la Russie remplacent leurs réserves en dollars par des lingots d’or et une part croissante des échanges est désormais libellée en yuans.

Les Etats-Unis vivent à crédit aux dépens du reste du monde, mais pour combien de temps ?

Selon la dernière étude du cabinet d’audit PwC («Le monde en 2050 : comment l’économie mondiale va changer ces 30 prochaines année»), les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Indonésie, Mexique, Russie, Turquie) pourraient peser près de 50% du PIB mondial en 2050, tandis que la part des pays du G7 (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon) descendrait à 20%.

La chute de l’aigle est proche.












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