mercredi 20 mars 2019

Démocratie

Démocratie ou l’art de tirer de l’homme le plus possible en lui rendant
le moins possible.
Par La France-pittoresque

(Extrait de « Hommes et choses. Alphabet des passions et des sensations.
Esquisses de mœurs faisant suite au petit glossaire » (Tome 2), paru en 1850)

Promesses électorales. Image d’Épinal de la série Le Bulletin de Vote du père François parue dans le Supplément du Figaro du 30 mars 1889

Témoin et acteur des bouleversements politiques de son temps, préhistorien, Jacques Boucher de Perthes, l’un des fondateurs de sa discipline et dont la Société d’anthropologie de Paris dira qu’il fut en toutes choses un initiateur, nous livre en 1850 sa vision sans concession et sans illusion d’un gouvernement, raillant plus particulièrement la démocratie :

Jacques Boucher de Perthes. Gravure (colorisée) du temps de la bibliothèque d’Abbeville

« La seule différence du despotisme à cette liberté nouvelle, c’est qu’ici la masse est sacrifiée à l’égoïsme ou à l’insouciance d’un seul, et que là elle l’est à celui de quelques-uns »

Comment se fait-il que depuis le commencement du monde, après tant de méditations, d’essais, de livres et de paroles, on n’ait pas pu trouver un moyen, même passable, pour conduire les hommes et les rendre heureux, et ceci, pas plus chez un grand peuple que dans un couvent de capucins ?


Le vote. Image d’Épinal de la série Le Bulletin de Vote du père François
parue dans le Supplément du Figaro du 30 mars 1889

Vous, par exemple, mes chers compatriotes, vous avez passé, depuis 1790,
- par toutes les nuances de gouvernements réputés possibles ;
- vous avez essayé de tout :
- royauté pure, royauté constitutionnelle, royauté républicaine, république, convention, terreur, directoire, consul, empereur, roi légitime, roi philosophe, roi très chrétien, roi citoyen ;
- et pendant chacun de ces règnes, vous avez changé vingt fois de ministres et tout autant de systèmes.

En résultat, où a été le bénéfice pour la majorité ?
Le musée Boucher de Perthes à Abbeville - Emmanuelhammel —

Qu’y a gagné la masse ?

Vous avez déplacé la misère et peut-être les vices : celui qui était pauvre est devenu riche, celui qui était riche est devenu pauvre.

Mais, encore une fois, qu’y a gagné la nation en aisance et en moralité ?
Y voyez-vous un pauvre de moins et un honnête homme de plus ?

Vos nobles étaient corrompus, aujourd’hui ce sont vos bourgeois.

Votre peuple était superstitieux et fanatique, aujourd’hui il est ivrogne et turbulent.

Il tuait un homme parce qu’il était protestant, il le tuera aujourd’hui parce qu’il est républicain ou henriquinquiste.

En résumé, il n’y a pas moins de misère, pas moins de débauches, pas moins de vices, pas moins de préjugés, pas moins de crimes, pas moins de turpitudes qu’avant 1790 ;
- et si nous ajoutons que vous avez plus d’impôts,
- plus de charges de toute nature et la conscription qui, à elle seule, vous coûte plus que la corvée, la dîme, la gabelle, le servage et l’esclavage ; si, avec toutes ces choses, il est de fait que vous n’êtes pas plus riches, plus instruits, plus prévoyants, plus moraux, plus sains de corps et d’esprit, en un mot, plus heureux moralement et physiquement que vous ne l’étiez jadis, je vous demanderai, pour la dixième fois :
- quel profit avez-vous donc fait, et qu’avez-vous gagné à vos révolutions ?

Si vous ne pouvez le dire, comment voulez-vous que ce peuple le sache ?

Il n’entend rien à vos démonstrations bavardes, à vos combinaisons stériles.

Ce qu’il entendrait, c’est un résultat ; et ce résultat, pour lui, est du travail tous les jours, et du travail qui le fasse vivre tous les jours aussi : c’est du pain qu’il veut, et du pain assuré.

Or, ce travail ou ce pain, car l’un doit représenter l’autre, l’a-t-il, ou comptez-vous le lui donner ?

S’il ne l’a pas, si vous n’avez pas encore trouvé le moyen de le lui faire avoir, vous n’êtes donc pas plus avancés que le premier jour ; et toutes vos améliorations prétendues, tous vos soi-disant progrès ne sont que déceptions et mensonges.

« – Mais l’industrie, mais le commerce sont prospères, me répondrez-vous ; voyez nos produits et comparez-les à ceux de l’autre siècle.

II ne s’agit pas de produits, il s’agit d’hommes. »

Je vous dirai, moi : voyez ces hommes, voyez ce qu’ils étaient et voyez ce qu’ils sont.

Visitez vos villes dites industrielles, entrez dans les ateliers : qu’y trouvez-vous ?

Une race pâle, hâve, décharnée, mourant de consomption et de rachitisme, êtres étiolés que cette industrie que vous vantez saisit en naissant pour les accoler à toutes les misères, à tous les vices et à toutes les infirmités humaines.

Oui, vos étoffes ont gagné, j’en conviens ; elles sont plus fines et plus belles. Mais votre population, osez dire qu’elle s’est embellie, qu’elle s’est civilisée, qu’elle est plus robuste, plus saine, plus vivace qu’elle n’était !

Ce peuple riche, ce peuple fort, ce peuple d’hommes que vos institutions dites libérales devaient produire, où est-il donc ?

Je le cherche en France, je le cherche en Europe ; je le demande à tous, et c’est en vain.

Je vois bien, de loin à loin, quelques masques dorés, puis quelques corps bien gras et regorgeant de plénitude et de santé, mais ce n’est pas un sur cent, pas un sur mille.

Ce que partout j’aperçois, ce sont des groupes de mendiants que la faim décime au bruit de la voix des sophistes.

« – Mais ce peuple était serf, il est libre ; il était soumis au bon plaisir, il ne l’est plus qu’à la loi ! »

Le bon plaisir qui nourrit vaut-il moins que la loi qui dévore ?

Et si, depuis soixante ans et sous tant de régimes, cette loi dévore toujours ; si toujours l’état de ce peuple est la pauvreté même ; si sa santé, sa moralité, son bien-être présent ou à venir ne sont rien dans vos codes ; si vous ne lui offrez enfin aucune garantie contre la faim et contre lui-même, c’est-à-dire aucune certitude de vivre et de vivre honnêtement, quel intérêt peut-il prendre à vos lois ou à un gouvernement qui ne le rend ni plus heureux ni moins vicieux ?

 Pourquoi voulez-vous qu’il l’aime, qu’il le respecte, qu’il l’étudie, qu’il le conçoive ?
Comment prétendez-vous qu’il ne le renverse pas au premier caprice ?

Eh ! qu’importe à ce maçon, à ce couvreur, à ce cocher de fiacre, à cet ouvrier de fabrique, à ce matelot, à ce laboureur, que vous ayez un roi ou un empereur, qu’il s’appelle roi de France ou roi des Français, qu’il règne d’après une charte ou selon sa fantaisie ?

En quoi la différence des régnants le touche-t-il ?

Que ce soit l’un ou l’autre, en aura-t-il, lui pauvre ouvrier, plus d’aisance ou plus de liberté ?

En est-il moins valet, en est-il moins soldat ?

En végètera-t-il moins dans sa mansarde ou dans vos ateliers ?
En mourra-t-il moins de misère ou d’ivrognerie ?

« – Mais cette pauvreté et cette corruption de la masse sont une nécessité : partout où il y a beaucoup d’hommes, il y aura beaucoup de pauvres et de vagabonds.

C’est la conséquence naturelle de la vie en société et de la civilisation ; c’est la suite de l’entassement des populations dans les villes. »

Alors, démolissez vos villes et renoncez à la civilisation, car elle serait pire que la barbarie.
Mais ce n’est pas ce que je vous conseille.
Non, la cause du mal n’est pas là : la terre est assez grande pour ses habitants, et l’Europe assez fertile pour faire vivre tous les siens, pour les rendre tous riches et heureux.

Savez-vous pourquoi, sous vos institutions si savamment élaborées, sous vos dix gouvernements tous reconnus parfaits par leurs auteurs, la masse est constamment restée si abjecte et si malheureuse ?

C’est que les intérêts de cette masse n’y ont jamais été pris en sérieuse considération, c’est que vos législateurs ont songé à tout, hors à sa moralisation ; c’est qu’il n’y a pas dans vos codes un seul mot qui assure du pain à celui qui n’en a pas, ni même qui lui ouvre la voie d’en gagner.
Et pourtant ne devrait-ce pas être la première préoccupation de tout législateur ?

Tirer de l’homme le plus possible en lui rendant le moins possible, voilà l’esprit, l’intention, le but plus ou moins mal déguisé de toutes les constitutions, chartes, codes, contrats, en un mot, de tous les gouvernements, y compris même ceux que vous nommez démocratiques.

La seule différence du despotisme à cette liberté nouvelle, c’est qu’ici la masse est sacrifiée à l’égoïsme ou à l’insouciance d’un seul, et que là elle l’est à celui de quelques-uns.

La propriété doit être l’une des bases fondamentales de toute constitution, c’est ce qu’on ne saurait mettre en doute.

Que cette propriété soit représentée par le propriétaire, rien de plus juste encore.
Que celui-ci soit appelé à faire les lois, de préférence à bien d’autres, je n’y vois aussi rien que de très logique, parce que celui qui a sa fortune faite présente plus de garantie que celui qui veut la faire.
Ainsi, tout est bien jusque là.

Mais ce qui l’est moins, c’est qu’oubliant trop souvent qu’il est le représentant de tous, il songe beaucoup à lui et assez peu aux autres.

Il en résulte que si vous analysez les codes des divers peuples européens, vous y verrez que la loi a moins mission de faire vivre ceux qui sont pauvres que d’enrichir encore ceux qui sont riches ;
- et quand le législateur propriétaire a tout fait pour ne jamais mourir de faim, lui et ses enfants, il ne prend aucun souci pour que les autres n’en meurent pas, parce qu’en effet, sauf un petit nombre de cas, ces autres étant inutiles à son bien-être, il lui importe peu qu’ils vivent ;
- et c’est précisément pourquoi, parmi tant de savantes constitutions, il n’en est pas une seule qui garantisse la vie du grand nombre.

Néanmoins, cette constitution, cette charte, qui ne confère rien au peuple, qui ne lui ouvre aucune voie de gagner quelque chose, s’arroge le droit de prendre sur ce que ce peuple parvient à gagner sans elle.

Elle fait plus, elle s’empare de ce peuple lui-même, elle l’arrache à sa famille, à son atelier, à sa liberté ; elle le fait soldat et le fait égorger pour la défense d’intérêts qui ne sont pas les siens, c’est-à-dire d’un territoire où il ne possède rien et d’un gouvernement qui ne le protège ni ne le nourrit.

La plupart des chartes humaines peuvent donc se résumer ainsi :

« Les deux tiers de la nation travailleront pour défendre, nourrir et enrichir l’autre tiers.
Le tiers nourri, défendu et enrichi ne doit rien aux deux autres tiers.
Il n’est responsable ni de leur moralité, ni de leur bonheur ni de leur vie. »

En indiquant le tiers, j’ai pris l’acception la plus large, car il est de fait que chez la grande majorité des nations, ce n’est pas le tiers qui prospère aux dépens des deux autres, c’est le dixième, c’est le vingtième.

Analysez et commentez vos lois européennes et pesez-en les conséquences, voyez ce qui est, non dans les discours de vos rhéteurs, mais dans la réalité des choses, et comptez le nombre des heureux et des malheureux, des pauvres et des riches ; comptez-les chez vous, comptez-les partout, et dites en conscience si j’exagère.

J’en reviens donc encore à ces conclusions : ce que nous nommons gouvernement ou administration n’est, de fait, ni l’un ni l’autre, mais l’exploitation de la majorité par la minorité.

Dès lors, de tous les gouvernements européens aujourd’hui existants, il n’en est aucun qui intéresse essentiellement la multitude, par la raison que dans tous la masse souffre, et que le nombre des malheureux n’est pas moindre dans ce qu’on appelle un bon gouvernement que sous celui qu’on nomme un mauvais.

Conséquemment, les prétendues améliorations qui ont eu lieu dans les institutions européennes depuis soixante ans, n’ayant donné ni plus de travail, ni plus d’aisance, ni plus de moralité, ni plus d’avenir, ni plus de lumière, ni plus de liberté au peuple, ces améliorations n’existent pas de fait ; et, de même que l’oiseau dans sa cage, nous avons fait beaucoup de mouvements sans avancer d’un pas.

Si la civilisation consiste à écarter de l’humanité l’ignorance, le vice et la pauvreté, cette civilisation n’existe donc réellement point en Europe où la très grande majorité des individus est pauvre, ignorante et vicieuse.




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